Harold en Italie de Berlioz, une idée de Paganini

André Peyrègne 17/10/2019
Retour sur la genèse de la symphonie avec alto principal du bouillonnant Hector.
Le 22 décembre 1833 est donnée au Conservatoire de Paris la Symphonie fantastique. À la baguette, Narcisse Girard, bientôt chef d’orchestre du… Théâtre-Nautique de Paris. Craignant le naufrage, Berlioz bout dans la salle. Il ne tient pas en place, se lève à chaque crescendo, tremble à tous les coups de cymbale. Mais tout
se passe bien. À la fin, il voit bondir vers lui un homme encore plus excité que lui, hirsute, le visage émacié, le corps décharné. « Vous êtes un génie », lui dit-il en lui pétrissant la main.
Berlioz croit reconnaître le personnage, mais avant qu’il ait réalisé, celui-ci lui dit : « Je suis Paganini. » Il a été bouleversé par ce qu’il a entendu – cette œuvre aux emportements démesurés, avec des cloches qui sonnent au milieu de l’orchestre et des violons qui sont frappés par le bois de l’archet.
Il dit à Berlioz : « Je viens d’acqué­rir à Londres un alto de Stradivarius, je veux que vous composiez pour cet instrument une œuvre aussi extraordinaire que cette symphonie pour ma prochaine tournée en Angleterre. Il faut que nous nous revoyions. »
Ils se revoient en effet. Et Paganini expli­qua à Berlioz qu’il souhaitait qu’il compose une musique « fantastique » pour alto, chœur et orchestre qui racon­te­rait la mort de Marie Stuart.
« – Je suis très flatté, répond Berlioz, mais je ne joue pas d’alto, c’est vous qui devez composer cette œuvre.
– Non, non, c’est vous », insiste Paganini.
Berlioz se met à l’ouvrage et appelle Paga­ni­ni une fois le premier mouvement achevé.
Là, déception : « Ce n’est pas cela que je voulais, déclare Paganini. Je voulais une œuvre dans laquelle je jouerais tout le temps.
– Je vous avais bien que c’était à vous de la composer ! » réplique Berlioz.
Paganini part, Berlioz, déçu, reprend quand même sa partition.
Il se laisse alors inspirer par un personnage imaginaire dont il vient de lire les aventures : Harold de Lord ­Byron. Il décide d’illustrer ses voyages en musique. Cela donne Harold en Italie, avec les quatre parties que l’on connaît aujourd’hui : “Harold aux montagnes”, “Marche des pèlerins”, “Sérénade d’un montagnard des Abruzzes”, “Orgie de brigands”.
L’œuvre est créée le 23 novembre 1834, toujours sous la direction de Girard. Elle a du succès – bien que, cette fois-ci, Girard s’embrouille la baguette.
Berlioz la dirige lui-même le 16 décem­bre 1838. Ce jour-là, Paganini est dans la salle. Berlioz raconte cela dans ses Mémoires : « Le concert venait de finir, j’étais exténué, couvert de sueur et tout tremblant, quand, à la porte de l’orchestre, Paganini, suivi de son fils Achille, s’approcha de moi en gesticulant.
Par suite de sa maladie du larynx, il avait entièrement perdu la voix, et son fils seul pouvait devi­ner ses paroles : “Mon père, dit-il, m’ordonne de vous assurer que de sa vie il n’a éprouvé dans un concert une telle impression ; que votre musique l’a bouleversé et que s’il ne se retenait pas il se mettrait à vos genoux pour vous remercier”. »
Le lendemain, Achille se rend chez Berlioz et remet une lettre de son père : « Mon cher ami, Beethoven mort, il n’y a que vous pour le faire revivre… Je vous prie d’accepter en hommage vingt mille francs qui vous seront remis par M. le baron de Rothschild… ».
Berlioz, comblé par ce don qui vient, à point nommé, pour effacer ses dettes, ne revoit plus Paganini. Peu après, ­celui-ci part, comme Harold, vers l’Italie. Malade, il s’arrête à Nice. C’est là qu’il meurt. Au lendemain de son ­décès, le 27 mai 1840, son cadavre a disparu. Quelqu’un l’a volé. Mais cela est une autre histoire…
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