Symphonies en Urtext

Alain Pâris 17/10/2019
Si des éditions critiques sont réalisées avec le plus grand soin, certaines ne sont parfois que des remakes réalisés à la hâte sans pousser très loin les recherches sur les sources authentiques.
Longtemps délaissé par les éditeurs occidentaux, Tchaïkovski a été l’une des victimes des éditions critiques ­réalisées à l’époque communiste avec une rigueur discutable et des sources presque exclu­sivement locales. Les choses commencent à changer avec une entreprise monumentale menée par Schott et une édition critique de la Symphonie n° 5 que propose Breitkopf. Pour cette symphonie, les sources connues sont claires, sauf quelques détails concernant les indi­cations de tempo ou les mouvements métronomiques. Mais le doute vient de modifications apportées par Tchaïkovski pour une exécution à Hambourg, car la partition sur laquelle il dirigeait a disparu. Dans ses carnets, on trouve mention de coupures qu’il voulait pratiquer dans le finale. Or ces coupures, le chef ­Willem Mengelberg s’en était fait le champion, affirmant qu’il les avait vues sur la partition du compositeur et qu’elles avaient été validées plus tard par le frère de Tchaïkovski, Modeste. Quelle valeur accorder à ce genre de témoignage ?
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Tradition orale, transmise par un chef d’orchestre de grand talent, mais dont on sait qu’il modifiait les partitions pour les « valoriser ». La nouvelle édition Breitkopf due à Christoph Flamm reproduit plusieurs pages de la partition de Mengelberg. Aujourd’hui, personne n’oserait pratiquer de telles coupures, mais peut-être retrouvera-t-on un jour la partition de Tchaïkovski les justifiant. Autre ­détail, un coup de cymbales au point culminant du finale. Je ne l’ai ­jamais entendu. Ça fait penser à la Symphonie n° 7 de Bruckner.

Refus de Breitkopf

Pour Mahler, nous sommes dans une situation opposée : trop d’Urtext. On y perd son latin (ou son autrichien). Un premier travail de fond avait été entrepris, il y a une soixantaine d’années, sous les auspices de l’International Gustav Mahler Gesellschaft (IGMG) et du grand spécialiste Erwin Ratz. Nous connaissons tous ces partitions de format inter­mé­diaire à la couverture bleue qui avaient remplacé avantageusement les petites partitions de poche illi­sibles en raison du grand nombre de portées de l’orchestration mahlérienne. À l’époque, c’était la bible. Mais après la mort de Ratz, en 1973, différentes nouvelles éditions critiques virent le jour qui finirent par semer la confusion. Où était la ­vérité ? Difficile de le savoir avec un compositeur aussi mouvant que Mahler. Work in progress. La musicologie a évolué, avec des sources disponibles plus nombreuses, et l’on a commencé à prendre en considération des améliorations apportées par Mahler lui-même au fil des exécutions qu’il dirigeait, améliorations qu’il fallait aller chercher dans les matériels des différents orchestres qui ont porté ses symphonies sur les fonds baptismaux. Un véritable travail de bénédictin qui a donné lieu à deux initiatives parallèles : celle de l’IGMG, en partenariat avec les premiers éditeurs des différentes œuvres (Universal, Peters, Bote & Bock), et celle de Breitkopf, chacune annonçant une nouvelle édition critique.
Breitkopf est le seul grand éditeur alle­mand qui a refusé à l’origine de publier les œuvres de Mahler ; il fallait se faire pardonner ! C’est Christian Rudolf Riedel qui assure la direction de cette nouvelle édition, critique et pratique. Le format, un peu plus grand qu’à l’habitude, permet une lisibilité parfaite ; le matériel a été réalisé en tenant compte des conseils des bibliothécaires de grands orchestres – pour les tournes, naturellement, mais aussi pour les tonalités des instruments transpositeurs ou les parties séparées pour les “renforts”. Particulièrement précieux pour les non-germanistes, on trouve en fin de volume un glossaire traduisant les indications de Mahler de l’allemand vers l’anglais (ou l’italien). Première livraison : les symphonies nos 1 et 4 et “Blumine”, mouvement qui faisait partie, à l’origine, de la première symphonie.

Travail de titan

La genèse de la Symphonie n° 1 est assez compliquée et la parution de ­Titan chez Universal Edition (travaux de ­l’IGMG) lève le voile sur ses origines. La version initiale, créée en 1889 à Budapest, s’intitulait Poème symphonique en deux parties. Puis l’œuvre remise sur le métier devint Titan, poème musical en forme de symphonie (Hambourg, 1893). Nouveau remaniement qui donna naissance à Titan, symphonie en deux parties et cinq mouvements (Weimar, 1894). Deux autres états menèrent ensuite à la Symphonie n° 1 telle que nous la connaissons. Dans Titan, on retrouve “Blumine” en seconde position, le reste de la structure est identique ; mais il y a surtout des différences d’orchestration assez marquantes dans les quatre autres mouvements.
D’emblée, on voit comment Mahler était attentif aux détails de la palette orchestrale, avec la première fanfare ici confiée aux cors (« éloignés », donc en coulisse), qui deviennent des clarinettes dans la version définitive. Cette substitution cors-clarinettes est assez fréquente, notamment dans la transition vers le trio de la valse. Au sein du pupitre de clarinettes, Mahler redistribue parfois les aigus de la première clarinette au profit de sa petite sœur en mi bémol. Les nuances et les articulations sont souvent modifiées. Les reprises n’existaient pas, mais les indi­ca­tions métronomiques étaient plus nombreuses. En les supprimant aussi souvent, Mahler voulait-il donner plus de liberté à ses interprètes ? On peut le supposer.
Cette édition de Titan est due à Reinhold Kubik et Stephen E. Hefling, dont l’introduction révèle le support littéraire que Mahler fit disparaître après l’échec des premières exécutions. Contrairement aux précédentes “nouvelles éditions” ­parues dans le même cadre chez UE, qui réu­ti­li­saient la gravure précédente en la modifiant, il s’agit ici d’une totale remise à plat, beaucoup plus lisible, même en partition de poche (disponible en grand format et en poche). On retrouve également en fin de volume un précieux glossaire.
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