La création : le nouveau terrain de jeu de l’alto

Laurent Vilarem 17/10/2019
Les compositeurs sont fascinés par le timbre singulier de l’instrument. Ils vont jusqu’à l’emmener sur les sentiers inattendus de la saturation ou de l’électro.
L’alto vivrait-il son âge d’or grâce à la musique contemporaine ? Peu d’instruments ont connu un tel renouvellement de leur répertoire en cinquante ans. Le mérite en revient à des altistes et pédagogues tels que Serge Collot (1923-2015), professeur au Conservatoire de Paris de 1969 à 1989 et créateur-­dédicataire de la Sequenza de Luciano Berio. Grâce à son enseignement, une nouvelle géné­ra­tion d’interprètes comme Sabine Toutain, Gérard Caussé, Jean Sulem, Christophe Desjardins ou Odile Auboin se sont passionnés pour la musique contemporaine, suscitant les chefs-d’œuvre de Gérard Grisey, Philippe Hersant ou Betsy Jolas.

Un instrument charnel et “boisé”

Mais qu’est-ce qui plaît tant aux compo­si­teurs dans l’alto ? « C’est l’intérêt du timbre, précise Édith Canat de ­Chizy. Un timbre extrêmement particulier, très différent du violon et du violoncelle. Ce qui lui appartient en propre, c’est quelque chose de très intime et très sensuel. J’ai écrit Lament, un véritable lamento pour alto solo. Je n’aurais pas pu exprimer la plainte avec un autre instrument que l’alto. C’est l’instrument qui se rapproche le plus de la voix, bien plus que le violoncelle. »
Autre particularité : sa couleur boisée. À propos de sa Sonate pour alto, qu’il a écrite pour Tabea Zimmermann, György Ligeti a parlé de l’« âpreté singulière, compacte, un peu rauque, avec un ­arrière-goût de bois, de terre et de tanin » de l’instrument. Édith Canat de Chizy évoque également sa couleur « brune et chaude. Lorsque j’ai visité l’exposition consacrée à Nicolas de Staël au Centre Pompidou, j’ai été fascinée par une toile, Les Rayons du jour. La couleur très charnelle du tableau m’a immédiatement fait penser à l’alto, si bien que j’ai donné ce titre à mon concerto ».

Déficit de projection

Si l’alto n’a pas la brillance du violon ni l’ampleur sonore du violoncelle, il jouit d’une tessiture qui permet une grande puissance expressive dans les ­registres extrêmes. Pour l’orchestration, deux principes demeurent : les aigus s’allient naturellement avec les bois, et les graves avec les contrebasses. Mais prudence, le manque de projection de l’instrument rend difficile l’interprétation de concertos pour alto dans de vastes salles. Autre spécificité : la texture. ­L’alto est un instrument qui « ­résiste » et néces­site plus de contact et de force avec les doigts et l’archet que le violon. En résultent une densité et une inertie dont se sont naturellement emparés les compositeurs expérimentaux.

La recherche de lisibilité et de timbres singuliers

Altiste dans différents ensembles, Laurent Camatte a participé aux évolutions esthétiques des courants bruitistes et saturés de la musique ­d’aujourd’hui. « L’aspect le plus important reste la notation, indique-t-il. Il faut avoir un bagage technique pour parler un langage commun avec les compositeurs, et j’ai la chance d’avoir étudié la composition, si bien que je peux collaborer avec eux pour faire un travail sur l’instrument et trouver une écriture qui permette de structurer ces nouveaux gestes instrumentaux, afin d’éviter des erreurs de notation. La partition doit être lisible par tous. » De fait, l’alto a suivi les développements des “techniques de jeu étendues” au point d’accéder à une grande diversité. « Nous sommes arrivés à une période de synthèse, affirme le compo­siteur ­Augustin Braud (né en 1994). Depuis Helmut Lachenmann jusqu’à Raphaël Cendo ou Yann Robin, les compositeurs ont modifié en profondeur l’écriture des instruments à cordes. Je suis naturellement attiré par les sonorités dans le médium grave et l’alto m’offre désormais d’innom­bra­bles mélanges de timbres singuliers. » Vaste domaine où des innovations restent possibles dans le jeu non tempéré et les scordatures.

L’alto dans les clubs et la musique improvisée

Formé et installé à Berlin, Grégoire ­Simon, ancien de l’Ensemble intercontemporain, a emmené l’alto vers le clubbing et les musiques improvisées. En trois “projets” (Sugar, le duo Yes Sœur ! et le collectif Andromeda Mega Orchestra), les résultats sont contrastés, mais encourageants : « Nous avons commencé par transcrire de la musique contemporaine pour alto et électronique, pour des soirées clubbing, mais cela ne fonctionnait pas vraiment. Non par la faute de l’instrument, mais parce qu’il m’a fallu acquérir une vraie technique électro, avec des effets comme la modulation en anneau ou le travail sur les textures aiguës. Le public néophyte ne fait en général pas de différence si on joue de l’alto ou du violon. Mais j’ai remarqué que par son caractère plus rauque et sombre, l’alto se prêtait plus à la découverte que le violon, qui a ce côté parfois trop lyrique et romantique pour certains. »

Une médiatisation fragile

En dépit de stars mondiales, comme ­Tabea Zimmermann ou Antoine Tames­tit, l’alto souffre toujours d’un manque de médiatisation et il est difficile de ­mener une carrière soliste. Si le grand public apprécie ­Harold en Italie de Berlioz ou les sona­tes de Brahms, la musique contemporaine peine à tirer son épingle du jeu. Ainsi, une vedette comme Zimmermann a créé le concerto de Michael Jarrell, non à la Philharmonie de ­Paris, mais dans le cadre plus spécialisé du festival ­Musica à Strasbourg. Directrice de l’ensemble Calliopée depuis sa ­fondation en 1999, Karine Lethiec multiplie les projets pour donner à l’alto une meilleure place dans la musique de chambre. Avec l’aide de Musique nouvelle en liber­té, l’altiste française mêle créations et œuvres du réper­toire et imagine des spectacles en relation avec des domaines aussi divers que l’archéologie ou l’astronomie. Lors des Rencontres musicales de Saint-­Cézaire-sur-Siagne (Alpes-­Maritimes), des compositeurs restent en résidence durant une semaine et dialoguent avec les musiciens et le public. Il faut savoir susciter la curiosité.

En dépit du grand nombre d’œuvres contemporaines pour l’alto, celui-ci ne connaît pas d’état de grâce. Il faut des professeurs inspirés et inspirants et des interprètes soucieux de partager leur passion de la création. Le goût pour la recherche s’apprend. La musi­que de création doit être défendue ; l’alto dans la musique contemporaine également..
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