Bernhard Heinrichs, hautboïste et peintre

Suzanne Gervais 17/10/2019
Il peint la nuit. Debout devant la toile vierge, le hautboïste Bernhard Heinrichs, 56 ans, a besoin de silence. « Pas de téléphone, surtout pas de musique ! » Le silence.
Le musicien admet pourtant qu’il se met volontiers à ses toiles lorsqu’il rentre de ses concerts. Là, l’inspiration musicale est présente, « mais relève du subconscient, je crois ». Les mélomanes qui fréquentent l’Opéra de Zurich peuvent le voir dans la fosse depuis près de trente ans. D’autres l’ont entendu avec l’Orchestre philharmonique de Vienne, certains l’ont connu professeur aux États-Unis. Et les mordus d’art contemporain admirent, depuis quinze ans, les toiles et les objets qu’il expose dans les galeries en vue à Vienne, Oslo, Miami, Stockholm…
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Certaines de ses créations s’envolent à plusieurs milliers d’euros. Des toiles monochromes conçues à partir de pages en écorce d’anciens livres birmans ou d’autres, minimalistes, aux oranges profonds, obtenus grâce à des pigments à base de safran… Si Bach et Mozart figurent au panthéon de ses compositeurs, côté peinture, les goûts de Bernhard Heinrichs sont plus contemporains et ses toiles évoquent clairement les grands classiques de l’art américain d’après guerre : Barnett Newman, Mark Rothko ou encore Elsworth Kelly, avec qui il a étudié à New York, lorsqu’il enseignait le hautbois à la Juilliard School. Mais la peinture est arrivée bien après la musique. La formation musicale de Bernhard Heinrichs, qui grandit à Bamberg, petite bourgade de Bavière, est typiquement allemande : à 7 ans, il rejoint la chorale de garçons et fait ses armes dans les cantates de Bach. Est-ce la musique du Cantor, où le hautbois est aussi important que le premier violon, qui lui donne le goût de cet instrument ?
Il en chérit en tout cas très tôt la couleur, « proche de la voix humaine » et aime se dire qu’il apprend un instrument « plus exotique que le piano ou le violon ». En sortant du conservatoire de Munich, il se retrouve régulièrement sur le podium des concours internationaux comme soliste ou chambriste : ARD à Munich, Bonn, Belgrade, Colmar, Tokyo… « En réalité, je n’ai jamais vraiment pris la décision de devenir musicien professionnel, confie-t-il. Les choses se sont enchaînées toutes seules et j’ai suivi le mouvement, c’est ce qu’il me semblait naturel de faire. » Un cursus musical chronophage qui ne l’a pas empêché de se découvrir d’autres affinités artistiques. À 17 ans, il étudie dans un lycée d’art, où les classes de musique côtoient celles d’art plastique. Curieux, il commence à dessiner, le soir.
« C’est étrange, mais la peinture a été la première – et la seule – chose dans ma vie qui m’a permis d’être heureux en étant seul avec moi-même, de ne pas rechercher la compagnie systématique d’autrui. Avant de commencer à dessiner, ça ne m’était jamais arrivé. Même pas en musique, où j’aime surtout jouer avec les autres : en orchestre, en quintette… » Si le parcours de musicien professionnel est rude, pour Bernhard Heinrichs, il est tout de même plus rationnel et structuré que celui d’artiste peintre : « C’est un métier très aléatoire, très ingrat : vous pouvez être exposé deux, trois fois, puis n’avoir aucune proposition pendant des mois. »
Le musicien, qui pourrait désormais vivre de sa seule activité de peintre, n’a jamais été tenté de ranger son hautbois. « Je refuse de dépendre totalement de la peinture. Je me définis d’abord comme un musicien. Si je devais faire un choix, je choisirais la musique. »
Depuis qu’il s’est fait remarquer en 2002, nombre de galeristes ont voulu qu’il renonce à son instrument. Face aux commentaires de ses collègues, souvent épatés par ses deux vies, Bernhard Heinrichs est lucide : « Je peux mener ces deux passions de front parce que je n’ai pas d’obligations familiales. Si je n’étais pas célibataire, ce serait impossible. »
Étudiant, pourtant, il a dû mettre la peinture de côté : « Quand j’étais élève à la Musikhochschule de Munich, je me suis inscrit à l’université d’art pour apprendre à peindre. Je n’ai tenu qu’un an,  je croulais sous le travail des deux côtés… Je me suis mis à la peinture quand j’ai eu mon premier travail en tant que musicien professionnel. Je ne recommande pas à mes étudiants de mener deux activités de front trop tôt. La musique est exigeante. Au début, elle doit passer avant. »
Bernhard Heinrichs n’est certainement pas le premier musicien amoureux de l’art pictural – et reconnu pour sa peinture –, le plus célèbre étant sans doute Schoenberg. Aujourd’hui, quelques musiciens professionnels parviennent à se faire un nom dans le monde fermé de l’art contemporain, comme le bassiste de rock Paul Slack. La peinture n’a-t-elle pas des harmonies musicales ?
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