Les cachets des solistes

Antoine Pecqueur 15/05/2008
L’argent reste encore tabou dans le milieu de la musique classique. De ce fait, le montant des rémunérations des interprètes solistes intrigue musiciens et mélomanes.
A l’heure où la part du budget de l’Etat consacrée à la culture suscite un grand nombre de polémiques, les montants des cachets n’ont jamais été aussi controversés. Il est cependant important de séparer fantasme et réalité. Les rémunérations dépendent de nombreux facteurs, musicaux, mais aussi extra-artistiques.

Une évolution contrastée
Pour la musique instrumentale, les avis sont quasi unanimes : les cachets diminuent. « Il y a moins d’argent chez les organisateurs, qui voient leurs subventions baisser. Résultat : on propose des cachets plus bas. Pour un soliste, il y a dix ans, on obtenait régulièrement un cachet de 50 000 francs. Aujourd’hui, réussir à avoir 7 000 ou 8 000 euros pour un concert, c’est très difficile », explique Caroline Martin, agent artistique, qui a notamment sous son aile le pianiste Jean-François Heisser ou le chef d’orchestre François-Xavier Roth. Directeur administratif de l’Orchestre et de l’Opéra de Montpellier, Philippe Grison remarque que « les artistes demandent des cachets plus élevés, mais ce n’est pas pour autant qu’on accepte leur demande. A Montpellier, nous avons ainsi un barème bien précis, ce qui empêche tout montant extrême ».

Le choix du répertoire
Les rémunérations sont totalement liées au répertoire interprété. Paradoxe : alors que la musique ancienne est à la mode, les baroqueux gagnent moins que les interprètes "traditionnels". Pourquoi un tel écart ? « Les ensembles sur instruments anciens coûtent plus cher pour les organisateurs, puisqu’ils ne sont pas subventionnés comme les orchestres symphoniques », remarque Philippe Maillard, producteur de spectacles et agent, avant de noter que « pour le même concerto de Bach, un claveciniste gagne parfois deux fois moins qu’un pianiste. Les cinq clavecinistes les plus connus gagnent au maximum 5 000 euros par concert ». La musique contemporaine est dans une situation assez similaire. Pour James Giraudon, directeur du Grame, le Centre national de création musicale de Lyon, « les lieux d’innovation musicale ne pèsent pas lourd en termes de moyens face aux institutions traditionnelles ». Quant à la musique de chambre, elle ne rapporte pas non plus des sommes colossales. Un quatuor réputé obtient 6 000 euros par concert, mais c’est un montant à diviser évidemment en quatre. De l’autre côté, il y a quelques filières plus "rentables". Les cachets les plus élevés sont souvent ceux du répertoire lyrique, notamment pour les récitals. Une chanteuse du niveau de Cecilia Bartoli gagne jusqu’à 80 000 euros par concert.

Inégalité instrumentale
Au moment de choisir son instrument, le musicien en herbe ne le sait pas encore, mais il ne gagnera pas les mêmes cachets comme soliste s’il choisit le violon ou le tuba. « De manière générale, les vents gagnent moins que les cordes, même s’il y a des exceptions, comme le flûtiste Emmanuel Pahud », note Caroline Martin. Un exemple illustre cette disparité : lorsqu’un orchestre programme un concerto avec violon, c’est le plus souvent un soliste extérieur qui vient le jouer, mais si c’est un concerto avec vent, c’est alors le premier "solo" de l’orchestre qui l’interprète. Dans ce cas, les cachets sont plus faibles, avoisinant les 1 500 euros par concert. Les "souffleurs" ont d’ailleurs rarement un agent, prenant contact directement avec les organisateurs. Pour certaines cordes (violon, violoncelle) et pour le piano, les cachets oscillent en moyenne entre 3 000 et 6 000 euros par concert. Cependant, les plus célèbres (un Vadim Repin, par exemple) peuvent demander jusqu’à 20 000 euros pour jouer avec orchestre. Le montant demandé par les artistes diffère également selon les salles - ainsi, un concerto à la Philharmonie de Berlin n’engendre quasiment aucune négociation pécuniaire, tant le prestige de la salle et le montant des cachets proposés sont au sommet.

Le cas des chefs d’orchestre
Dans les rangs des orchestres, les musiciens dénoncent régulièrement l’écart entre leur rémunération et celle du chef d’orchestre. Des réactions qui ont pu notamment être avivées par les révélations du critique musical Norman Lebrecht dans son livre Maestro sur le cachet des grandes baguettes. Mais, là encore, difficile d’établir des règles. Un même orchestre peut rémunérer un chef 2 000 ou 15 000 euros par concert. Tout est question de notoriété. Caroline Martin tient cependant à préciser que « le chef, contrairement au soliste qui vient la veille du concert, est obligatoirement présent dès le début des répétitions ». On remarquera également que la préparation de certaines productions demande un travail en amont particulièrement important.

Les festivals : une manne ?
La France est le pays des festivals. Le constat est simple pour Caroline Martin : « Il y a plus de concerts, mais il y a moins d’argent. » Les artistes doivent donc être prêts à réduire leurs prétentions. Mais les retombées ne sont pas minces. Tout d’abord, les interprètes peuvent bénéficier d’une certaine médiatisation ; le cas de La Folle Journée en est un bon exemple. Le cadre des festivals peut aussi inciter les artistes à prendre des vacances sur ces lieux. L’amitié est, enfin, un facteur important. Par exemple, les musiciens ne touchent aucun cachet pour jouer au Festival de Lockenhaus, la manifestation de Gidon Kremer. Mais comment refuser une invitation du célèbre violoniste letton ?

La tendance aux cachets "tout compris"
La mondialisation a ses effets sur les cachets. Auparavant, l’exception française voulait que les cachets rémunèrent les artistes pour leurs concerts, tandis que les frais de voyage, d’hébergement et de restauration étaient pris en charge par les organisateurs. Une situation relativement équilibrée pour les artistes et les agents. Mais aujourd’hui, la tendance va de plus en plus vers les cachets "all in" (tout compris). Il appartient alors aux artistes d’utiliser une partie de cette somme pour prendre eux-mêmes leurs billets d’avion ou leurs réservations d’hôtel. Le problème est que la commission des agents est alors prélevée sur un montant dont une part est consacrée aux frais. On est alors à la limite de la légalité.

Les rémunérations des agents
La loi française est claire : les agents ne peuvent prendre plus de 10 % sur le montant des cachets. Une condition satisfaisante pour les managers qui s’occupent des stars, mais contraignante pour ceux qui se lancent dans la profession en s’associant à des artistes en devenir.
C’est pour cette raison que les agents sont nombreux à facturer en plus les montants de frais professionnels. En théorie, ils sont établis sur justificatifs réels, mais, en pratique, les agents établissent des forfaits. Ceux-ci évoluent en moyenne entre 2,5 % et 5 % du cachet. Ces frais sont destinés à prendre en charge les coûts annexes, depuis les photocopies jusqu’aux envois de photos. « Les agents ne peuvent pas vivre avec 10 %, déplore Philippe Maillard. S’occuper d’un artiste, c’est un plein-temps. Il faut démarcher, s’occuper des contrats et se rendre sur place pour les concerts. Aujourd’hui, un agent qui se lance devra attendre 2009-2010 pour toucher ses premières commissions. C’est une situation très difficile. » Ces raisons expliquent peut-être le regard critique de Philippe Grison sur cette profession : « En France, à part quelques exceptions, les agents n’ont pas conscience de leur mission. On attend d’eux qu’ils soient une véritable interface entre l’artiste et nous. »

Les redevances des disques
En dépit de la crise du disque, les cachets des artistes sont encore liés avec leurs parutions discographiques. Chaque sortie d’album est d’ailleurs très souvent accompagnée d’une tournée de concerts. Pour les artistes, le disque représente une manne toute relative. Car, contrairement aux musiciens d’orchestre, qui cèdent leurs droits en échange d’un montant forfaitaire, les solistes sont en partie rémunérés par les redevances. Elles oscillent en général autour des 8 %. Une somme à mettre en perspective avec les ventes de disques classiques, dont les tubes atteignent péniblement les 50 000 exemplaires. Pour autant, comme le souligne Philippe Maillard, « le disque reste essentiel. Un artiste sans label ne peut pas bien développer sa carrière. Ce n’est plus un moyen de se faire de l’argent, mais un outil de promotion et de diffusion ».

Quelle situation à l’étranger ?
Il y a vingt ans, les différences de rémunération entre les pays étaient notables. « Si les musiciens allaient en Angleterre, ils gagnaient alors un tiers du montant de leurs cachets français », se souvient Caroline Martin. Aujourd’hui, les fossés ont été comblés avec, dans certains pays, une hausse du sponsoring privé et, chez nous, un gel des subsides publics.
En ce qui concerne les agents, la situation est différente à l’international. En Allemagne ou en Angleterre, certains managers peuvent toucher jusqu’à 20 % du montant des cachets, une rémunération qui leur permet une plus grande efficacité. De nombreux artistes français ont ainsi leur agent à Londres. Espérons que Bruxelles harmonisera prochainement cette situation, ce qui rendra la compétition plus équilibrée.

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