Une symphonie au milieu des bombes

André Peyrègne 30/10/2019
La Symphonie n° 7 “Leningrad” de Chostakovitch a été composée en hommage à la ville assiégée.
Cette fois-ci, Hitler a annoncé l’apocalypse. Il s’est promis d’anéantir Leningrad. Le 8 septembre 1941, la Wehrmacht entreprend le siège de la ville. Il durera neuf cents jours. Plus de deux années et demie. Cinq cent mille personnes sont arrivées à fuir avant le début de l’encerclement. Cinq cent mille autres se sauveront pendant l’hiver au travers du lac Ladoga gelé. Les autres resteront et mourront au rythme de trois mille par jour.

Presque plus de nourriture, plus de transports, plus d’électricité, plus de chauffage. Et un terrain tellement gelé qu’on ne peut enterrer les morts.
Dans ces conditions, un chef d’orchestre a une idée insensée : faire jouer la dernière symphonie de Chostakovitch. Ce chef est celui de l’orchestre de la Radio de Leningrad, Carl Eliasberg. La symphonie, qui est la septième de Chostakovitch, appelée “Leningrad” en hommage à la ville assiégée, est un cri contre l’invasion allemande. On y entend la marche inexorable de l’armée, soutenue par un rythme obsédant de caisse claire, à la manière du Boléro de Ravel. La musique grandit, écrase tout sur son passage. Mais dans le final, la situation se renverse : la musique laisse espérer la victoire de la Russie.

Les musiciens à bout de forces

Sur la cinquantaine des musiciens de l’orchestre, seuls une quinzaine sont restés dans la ville. Eliasberg va les chercher un à un. Il les retrouve parfois terrés au fond de leur domicile. Il en recrute d’autres parmi les militaires et les amateurs. Ceux qui se sentent le courage de jouer le suivent. Ils ressortent leurs instruments. Les répétitions peuvent commencer. C’est dur. Les séances s’arrêtent. Les musiciens sont à bout de forces. Les cuivres manquent de souffle. Certains s’effondrent. Trois mourront derrière leurs pupitres. Les sirènes interrompent les séances. Les musiciens militaires vont lutter contre les attaques aériennes puis viennent reprendre les répétitions. Mettre au point une symphonie de Chostakovitch dans ces conditions !
Finalement, le 9 août 1942, la symphonie est prête. Le grand jour est arrivé. Le général Govorov bombarde les positions allemandes afin de mettre la salle de concert hors de portée de leurs tirs.Les musiciens vont commencer. La salle est comble. On se presse aussi à l’extérieur. De vieux haut-parleurs crachent la musique dans la ville.
La diffusion est aussi approximative que l’exécution, mais la musique est là ! Rarement une symphonie n’a suscité autant d’émotion. La musique traverse les murs, se répand dans les rues. La ville pleure. À la fin, une heure d’ovation monte de toutes parts. Eliasberg rapportera par la suite la réflexion d’un gradé allemand : « Jamais nous ne pourrons prendre une ville qui est capable de réaliser une telle chose ! »
Car jamais on n’a vu une symphonie prendre ainsi les armes. C’est la musique de la liberté. Elle a déjà gagné le monde libre : pendant que les musiciens la travaillaient dans Leningrad, la partition était parvenue aux États-Unis par microfilm. Toscanini l’a dirigée le 19 juin 1942. Il a fait entendre ses accents guerriers et son hymne à la victoire à un pays qui est entré en guerre au mois de décembre précédent. Le Times met à sa une une photo de Chostakovitch coiffé d’un casque. Combien de compo­si­teurs de musique classique ont ainsi eu droit à la une du Times ? Chostakovitch est peut-être le seul. Mais combien, comme lui, ont osé dresser leur musique contre les armées en marche ?

Abonnement à La Lettre du Musicien

abonnement digital ou mixte, accédez à tous les contenus abonnés en illimité

s'abonner
Mots clés :

Commentaires

Aucun commentaire pour le moment, soyez le premier à commenter cet article

Pour commenter vous devez être identifié. Si vous êtes abonné ou déjà inscrit, identifiez-vous, sinon Inscrivez-vous