Pianos en gare : les dessous d’une opération

Soixante-dix-sept pianos sont disposés dans les gares françaises. Qui sont les musiciens qui s’y produisent ?
Quelles musiques jouent-ils ?
C’est une expérience singulière qui remonte à janvier 2007. Avec la connivence de journalistes du Washington Post, le violoniste virtuose Joshua Bell descend dans le métro de la capitale américaine avec son Stradivarius pour jouer devant des voyageurs matinaux. Le but du dispositif, écrit le journaliste Gene Weingarten dans les colonnes du quotidien, est de voir si « dans un environnement ordinaire, à une heure inappropriée, nous sommes capables de percevoir la beauté ». Après une petite heure de récital souterrain, le résultat est sans appel, et un brin déprimant : plus d’un millier de personnes sont passées devant la star mondiale du violon et sept seulement se sont arrêtées pour l’écouter, parfois seulement quelques secondes.

La gare Montparnasse, pionnière du dispositif

Cinq ans plus tard, comme pour faire mentir le journaliste, devenu entre-temps lauréat du prix Pulitzer pour le récit de cette expérience, une autre histoire commence, en France.
Il ne s’agit plus d’un couloir de métro, mais de halls de gare et de salles des pas perdus, et la star mondiale du violon a été remplacée par des anonymes aux talents aléatoires qui se partagent un piano. Mais la principale différence est ailleurs : le dispositif français est un succès immédiat. Rapidement, le piano pionnier de la gare Montparnasse est suivi par une dizaine d’autres, et un partenariat se met en place avec l’entreprise Yamaha. Si certains utilisateurs regrettent des touches parfois abîmées et des pianos pas toujours très bien accordés, aucun n’a cependant été retiré à ce jour. Du côté des spectateurs-voyageurs, les pianos séduisent aussi, avec un nombre impressionnant de vidéos postées sur internet qui peuvent atteindre jusqu’à 60 millions de vues, comme celle de ce pianiste espagnol, gare d’Austerlitz, commençant à jouer la bande originale du film Intouchables et rejoint par un passant qui improvise sur le thème à son côté. Avec désormais 77 pianos dans 73 gares réparties sur tout le territoire, la question mérite d’être posée : quelles sont les raisons de ce succès ?

Des pianos pour ceux qui n’ont ni la place ni l’argent pour en avoir

L’histoire des pianos en gare commence un peu par hasard. La ville de Paris décide à l’été 2012 d’entreposer de façon éphémère plusieurs pianos dans des espaces publics, dont la gare Montparnasse. Un piano abîmé, “customisé” par des street artists, attire le regard et incite les voyageurs à s’installer au clavier. Étonnée, la SNCF décide de prolonger l’expérience, mais avec un beau piano neuf, installé et entretenu par Yamaha. Un détail qui n’est pas négligeable, car il reste souvent la première motivation des pianistes de gare, comme Hiba, musicienne d’une vingtaine d’années qui n’a « ni la place ni l’argent » pour disposer d’un vrai piano depuis qu’elle a déménagé en Île-de-France et qui se rend dans les gares pour tester les chansons qu’elle compose sur son clavier.
Amine Bendjebour, 22 ans, qui se définit sur son compte Instagram comme le « pianiste officiel de la gare de Tours », n’avait jamais eu de clavier à sa disposition, quand il a commencé à jouer sur des pianos en libre-service, en autodidacte : « Je séchais les cours du lycée pour pouvoir m’entraîner. J’écoutais beaucoup les autres pour apprendre. Des étudiants de jazz m’ont appris des gammes, des éléments de solfège. À cette époque-là, j’allais presque tous les jours à la gare, je n’avais pas de train à prendre, juste ce piano sur lequel je voulais continuer à m’entraîner », raconte le jeune homme.

“Les gens se parlent autour d’un piano”

S’il dispose aujourd’hui d’un piano numérique chez lui, Amine retourne deux ou trois fois par semaine à la gare, car autour du piano, au fil des années, des liens se sont tissés. « On doit être une dizaine à se connaître et à venir régulièrement. On se fixe des rendez-vous sans se le dire formellement, mais je sais que tel jour à telle heure, il y aura telle personne avec qui je pourrai faire un quatre mains. Il y a aussi ce couple de personnes âgées qui viennent presque toujours m’écouter à la même heure, après leur marché. »
Un pouvoir inattendu à fédérer, et des rendez-vous pris sans se donner le mot, c’est sans doute la première clef du succès, constate Sylvain ­Bailly, directeur des affaires culturelles de SNCF Gares & Connexions : « Avec aussi des expos photo, des sculptures, la SNCF essaie d’offrir de la culture à picorer sous plein de formes, mais, soyons honnêtes, le piano est la seule qui amène les gens à se parler. Devant une photo, les gens ne vont pas entrer en contact, autour d’un piano, si ! Les personnels des gares ont fait remonter des histoires incroyables : une rencontre qui a abouti à un mariage, mais aussi des cas de personnes marginalisées après une séparation ou une période de chômage, et qui se resociabilisent avec le piano. » Ce pouvoir précieux des instruments exposés, Sylvain ­Bailly assure n’être pas près de le brader, malgré les sollicitations régulières de maisons de disques et d’artistes qui lui proposent de louer un instrument une journée pour faire leur promotion, qui éloigneraient les pianos de leur raison d’être, de leurs premiers utilisateurs et de leurs publics.

Un lieu et un instrument démocratiques

Ces pianos dépassent le nombre de spectateurs de n’importe quelle salle de concert. Empruntées par dix millions de Français tous les jours, les gares restent, selon ­Sylvain Bailly, « un des derniers lieux démocratiques, traversés ou occupés par toutes les classes sociales ». Des usagers d’une grande diversité, mais qui n’entrent qu’assez peu en contact en temps normal, et pour qui le piano peut être un catalyseur. Car à l’image de la gare, le piano, avec ses répertoires dans différents styles, est un des instruments les plus partagés par les Français : le plus joué (par 39 % des personnes déclarant avoir appris un instrument), il est aussi celui qui fait le plus envie (57 % des personnes qui regrettent de ne pas jouer se tourneraient vers lui s’ils pouvaient se mettre à la musique). Le résultat, c’est l’image, chère à Sylvain Bailly, de cette poignée de main, gare Saint-Lazare, entre un jeune, casquette à l’envers, et un homme d’affaires en costard et attaché-case, après avoir partagé un quatre mains.
Valentin, élève au conservatoire de Nantes, constate que la distance avec le public se raccourcit dans ces salles des pas perdus : « Les gens ne sont pas craintifs, ils viennent directement », note-t-il. Tristan, pianiste autodidacte de la gare de Lyon, évoque de son côté des interactions fluides avec un public libre de s’exprimer comme il veut : « Parfois des applaudissements, parfois on va me demander : “C’était quoi ça comme musique ?”, parfois on peut me donner de l’argent sans même que je mette de chapeau. » Mais si le cadre de la gare joue indubitablement sur la sociologie des pianistes, il semble aussi avoir des effets sur le répertoire.

Un répertoire propice à la gare

Car sur ces pianos que les musiciens partagent, l’écoute des autres est obligée, le quatre mains une facilité, et l’improvisation bien souvent une évidence. Les partitions sont quasi inexistantes dans cette pratique du piano, et l’on entend souvent broder sur le thème lancé par un autre pianiste ou à partir de quelques accords d’un tube du moment ou d’une BO de film à succès. Tester ses compositions, c’est justement ce qui a motivé Harold, qui a fait ses gammes à la gare de Grenoble, avant de s’installer à Paris, gare d’Austerlitz, sa préférée : « J’avais envie de voir des réactions au-delà d’un cercle familial ou amical très bienveillant, et aussi de confronter mes compositions au stress de l’inconnu. » Aujourd’hui, alors qu’il ne dispose plus de piano ou de clavier chez lui, il y retourne pour mémoriser les mélodies qui lui viennent à l’esprit. Très heureux de pouvoir écouter d’autres musiciens et de partager sa musique, il garde aussi à l’esprit que certains musiciens ont été repérés dans les gares. « Qui sait, un jour un manager s’arrêtera peut-être », dit-il en souriant.
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