Des orchestres pour la paix

Du West-Eastern Divan Orchestra au World Orchestra for Peace, des phalanges symphoniques cherchent par la musique à apaiser les tensions géopolitiques.

La musique adoucit-elle les mœurs, comme l’affirme le proverbe ? Outre les vertus éducatives qui lui sont couramment reconnues, peut-elle être un vecteur de paix ? C’est le pari que font plusieurs orchestres, qui se donnent pour objectif d’encourager et de développer la paix dans le monde. Comment mettre en œuvre un tel projet pacificateur ? Jouer de la musique, certes, mais pas seulement : les orchestres de la paix entendent aussi se donner en modèle d’entente, de dépassement des clivages et d’harmonie tant humaine que musicale.

Un temps d’échange

Parmi les différents orchestres associés à une démarche pacifique qui se sont développés depuis la fin du 20e siècle, certains bénéficient d’une renommée plus importante que d’autres. C’est le cas du West-Eastern Divan Orchestra, fondé en 1999 par le pianiste et chef d’orchestre israélo-argentin Daniel Barenboïm avec le philosophe palestino-américain Edward Saïd.

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Cet orchestre a d’abord pour objectif d’inviter des personnes d’origines et de convictions politiques et religieuses différentes, notamment d’Israël et des pays arabes, à se réunir pour jouer ensemble et ouvrir un espace de dialogue. La paix en elle-même est un enjeu indirect : il s’agit plutôt de développer des interactions humaines et musicales et de réfléchir aux causes évitables de nombreux conflits armés. De fait, à la création de l’orchestre, en marge des répétitions, les musiciens étaient conviés à des débats sur des sujets sensibles, comme l’explique Adrian Salloum, timbalier dans la formation depuis 2011 : « Au début, des temps étaient prévus pour parler des conflits, pour raconter nos histoires personnelles. Moi, par exemple, je suis le fils d’un Libanais qui a émigré à cause de la guerre civile, qui a fui l’Irak aussi. On parlait de sujets dans lesquels on a baigné depuis l’enfance, avec plus ou moins d’intensité, puisque certains ont vécu les guerres et d’autres sont nés et ont grandi en Europe. Pour moi, ces échanges étaient l’essence de l’orchestre. »

« Mission accomplie »

Ces temps de dialogue sont cependant plus rares désormais, bien que les vifs échanges qu’ils suscitaient parfois n’aient pas menacé le travail des musiciens. Une autre évolution de l’orchestre concerne le recrutement des instrumentistes. Ils sont pour la plupart professionnels, mais l’orchestre a conservé un fonctionnement d’académie qui lui permet de les considérer comme des étudiants et de les rémunérer sous forme de bourses de la Fondation ­Daniel-Barenboïm. La zone géographique de recrutement s’est étendue pour inclure l’Espagne, Cuba ou Chypre, par exemple. En outre, les musiciens choisis ont été le plus souvent formés dans des institutions occidentales, parmi lesquelles l’Académie Barenboïm-Saïd et l’Académie de la Staatskapelle de Berlin.
À mesure que l’orchestre s’est institutionnalisé, l’exigence artistique s’est élevée, au détriment parfois de la logique de dialogue interculturel. Mais le West-­Eastern Divan Orchestra n’en demeure pas moins un symbole fort, comme le note Adrian Salloum : « C’est juste un orchestre, pas plus que ça, mais constituer un lieu où des gens de différents horizons collaborent à un projet commun et font de la musique ensemble, c’est ce qui pouvait apparaître comme une gageure au départ et qui est aujourd’hui une mission largement accomplie. »

Bénévolat

Autre projet de grande ampleur, lui aussi associé à des chefs reconnus : le World Orchestra for Peace, fondé en 1995 par Georg Solti pour affirmer de nouveau « la force unique de la musique comme ambassadeur de paix ». Depuis la mort de son fondateur, en 1997, il est dirigé par Valery Gergiev – en dépit de sa proximité avec Vladimir Poutine (Gergiev a dirigé en 2016 un concert à Palmyre, après la reprise de la cité syrienne avec l’aide de l’armée russe). Cet orchestre réunit des musiciens professionnels du monde entier, à l’occasion de concerts conçus comme de grands événements. Les musiciens sont bénévoles, et le mécénat permet de financer, notamment, leur transport et leur hébergement. Là encore, il ne s’agit pas de prétendre assurer la paix dans le monde, mais de proposer l’orchestre comme un modèle de vie en commun, comme le souligne le violoniste Philippe Aïche, membre de l’Orchestre de Paris, qui a participé à plusieurs concerts avec cette formation : « L’objectif est de se rencontrer et d’échanger au-delà des frontières. Il n’y a plus de barrière : dès lors qu’on joue ensemble, il n’y a même pas besoin de parler la même langue. » Les musiciens, tous issus d’orchestres prestigieux où ils sont souvent solistes ou chefs de pupitre, se partagent ces fonctions au sein du ­World Orchestra for Peace. Philippe Aïche précise : « Les musiciens s’engagent pleinement dans la démarche. Ce n’est pas le lieu où il peut y avoir un problème d’ego. C’est une situation exception­nelle et tout le monde y met du sien. » Pour défendre la paix, cet orchestre entend ainsi donner en musique un exemple de convivialité et d’humanité.

« L’armée concertante »

L’idée de faire de la musique un modèle de vivre-ensemble est la principale caractéristique de la plupart des orchestres qui revendiquent une démarche de paix. Le pianiste argentin ­Miguel ­Angel Estrella a choisi un nom qui indique explicitement son objectif pour son Orchestre pour la paix. Depuis 1998, chacun des concerts de cettte formation est l’occasion de réaffirmer la nécessité d’une paix mondiale, en démontrant par l’entente des musiciens – tous originaires du Proche et du Moyen-Orient – la possibilité d’une société qui se développerait dans la tolérance, le dialogue et le respect. Les orchestres de la paix présentent une autre similitude récurrente : la volonté d’associer des musiciens issus de différents pays, et plus particulièrement du Proche et du Moyen-Orient. L’Ensemble de la paix, fondé par sœur Marie Keyrouz au Liban, en est un autre exemple. Le nom est parfois plus guerrier, comme celui de l’Esercito concertante (“l’armée concertante”) réuni sous la férule de la flûtiste italienne Luisa Sello à l’occasion de commémorations de la Première Guerre mondiale : remplacer les armes par des instruments, envahir de musique les lieux frappés par les bombes, prôner l’idéal d’une vie en société heureuse et harmonieuse, tels sont les objectifs de cette “armée de musiciens”.

Toutefois, la démarche pacifique des orchestres de la paix n’est pas toujours limpide, comme en témoignent les controverses autour de l’Alma Chamber Orchestra. En 2013, l’homme d’affaires Zouhir Boudemagh, qui travaille entre la France et le Koweït, crée cet orchestre afin de « diffuser un message de paix et de fraternité », sous la direction artistique de la violoniste Anne Gravoin – à l’époque épouse du Premier ministre Manuel Valls. Mais le manque de transparence des réseaux politiques et financiers qui soutiennent l’orchestre, en particulier en Afrique, est dénoncé et le projet est à l’arrêt. Cet exemple apparaît cependant comme une exception dans le paysage des orchestres associés à un projet de paix, qui défendent, dans l’ensemble avec succès, l’idée que la musique, même s’il est illusoire d’imaginer qu’elle résout seule un conflit, n’en représente pas moins un idéal d’harmonie.

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