Directeurs et professeurs : la guerre est déclarée ?

Suzanne Gervais 30/10/2019
« Abus », « menaces », « harcèlement », « tentative de suicide ». Des termes qui font froid dans le dos et qui reviennent aussi bien du côté des directions que de celui des équipes pédagogiques. Les relations seraient-elles de plus en plus conflictuelles ?
Beaucoup de directeurs et de directrices évoquent un « métier difficile, voire dangereux ». Interrogés pour cette enquête, plusieurs ont souhaité garder l’anonymat. « Après cinq années à la tête d’un CRC en région parisienne, j’ai voulu redevenir enseignant. Je n’en pouvais plus. Trop de pression », confie ainsi un musicien qui regrette que le directeur fasse désormais office de « tampon » entre les impératifs d’économie de la municipalité et le mécontentement des professeurs. « Quand les syndicats montent au créneau et que les élus protègent leur place, c’est toujours le directeur qui est le fusible. »

Enseignants en souffrance

De leur côté, nombre d’enseignants souffrent de la politique menée par leur direction. « La plupart de mes directeurs sont de très mauvais managers, estime Silvia*, professeur de violon en région rouennaise. Ils veulent surtout montrer à la mairie qu’ils travaillent et envoient des dizaines de mails à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, qui ne servent à rien. Nous n’en pouvons plus ! » D’autres ont le sentiment que leur direction ne « comprend rien » lorsqu’ils viennent parler musique et pédagogie. Marie enseigne le violoncelle en région parisienne : « La quantité prime clairement sur la qualité.
La suite de l'article (88 %) est réservée aux abonnés...

On nous impose trois élèves de premier cycle en même temps pour une ­demi-heure de cours. On a beau dire à la direction qu’on ne peut pas faire un travail de qualité dans ces conditions, trois élèves plutôt qu’un, ça fait de meilleurs chiffres à présenter à la collectivité. »

Des chefs d’entreprise

Les collectivités placent de plus en plus de profils administratifs à la tête des établissements. « Elles veulent rentabiliser au maximum les équipements municipaux, estime Marie. Le problème, c’est qu’on se retrouve avec des directeurs qui nous prennent pour des fonctionnaires et jamais pour des artistes. On ne parle plus le même langage. » Elle est loin, l’image du musicien ou du compositeur qui assure la direction du conservatoire, dirige l’orchestre et préside les examens. « On est passé à un métier de chef de service, on gère une entreprise, estime Aurélien Daumas-Richardson, directeur du CRR de Caen. Toute la difficulté – et l’utilité – de notre métier aujourd’hui est de traduire le langage administratif de la direction des affaires culturelles et des élus aux enseignants, mais aussi aux familles et aux élèves. On est à la croisée de ce triptyque. Et, dans une entreprise, il y a toujours des difficultés et des incompréhensions. »

Le directeur en première ligne

Le désengagement de l’État vis-à-vis des conservatoires a considérablement transformé le rôle du directeur. « La municipalité a droit de vie ou de mort sur l’établissement, assure le directeur redevenu enseignant. Ce qui confère au chef d’établissement une position d’ambassadeur d’élus plus enclins à faire des économies qu’à voter un budget honorable pour le conservatoire. » La paix au sein des troupes du conservatoire dépend d’abord de la politique culturelle de la collectivité, mais aussi de la capacité du directeur à faire valoir ses ambitions pour le conservatoire à des élus souvent réticents. « J’ai eu la chance de diriger les conservatoires d’Alfortville et de Gennevilliers, deux villes où les élus ont toujours considéré que la culture était un enjeu vital, se souvient le compo­si­teur Bernard Cavanna, qui insiste sur son rôle de médiateur. Si le directeur devient le bras armé de la municipalité ou, inversement, s’il s’arc-boute sur des revendications syndicales, c’est foutu. C’est lui qui doit aller au charbon et expliquer au maire qu’au lieu de construire un rond-point, il doit ouvrir une classe de violon ou une classe de musique orientale ! »

Des points de crispation récurrents

Ce glissement du profil des directeurs a lieu en parallèle d’une précarisation du métier d’enseignant. « La fonction de professeur d’instrument est de moins en moins valorisée, déplore un enseignant du Pas-de-Calais. C’est le parcours du combattant pour avoir le DE et on commence au Smic. Tout ce contexte crée de la frustration chez les enseignants. » Si les missions du directeur changent, celles du professeur aussi. « Les conservatoires ont longtemps été considérés par les communautés comme des établissements satellites, finalement assez indépendants de la politique municipale, raconte Aurélien Daumas-Richardson. Aujourd’hui, ils font complètement partie de la politique de territoire. Quand un nouveau projet arrive sur la table, on ne se pose pas la question des moyens supplémentaires, mais celle du redéploiement des forces vives du conservatoire. » Moindre liberté du conservatoire et moindre liberté des enseignants.
Claire Paris-Messler, directrice générale adjointe des affaires culturelles du Grand Paris Seine Ouest, après avoir été à la tête du CRR de Rouen, est catégorique : « Les habitudes de travail du professeur sont bousculées. Pendant des années, il a été le seul maître de son emploi du temps. Maintenant, les élus veulent savoir pour quoi ils payent. Les enseignants doivent rendre des comptes, ils ont le sentiment d’être pistés par leur direction. » Un changement de cap dans un contexte budgétairement restreint que Silvia et ses collègues ont bien remarqué : « Aujourd’hui, nous ne sommes plus seulement des professeurs. Nous devons apporter la culture dans différentes structures : écoles, maisons de retraite, hôpitaux, prisons… En soi, c’est intéressant, mais sans moyens supplémentaires, la charge est lourde. »

Le pro et le perso

Les directeurs sont donc pressés de modifier les habitudes de travail des enseignants. Or, « la profession comporte encore des professeurs (pas beaucoup, mais suffisamment pour avoir un pouvoir de nuisance) qui n’ont pas compris que les missions des conservatoires avaient évolué », nous confiait, il y a quelques mois, une directrice de CRD dans l’est de la France, évincée par sa municipalité à la suite de plaintes de plusieurs professeurs. Plus généralement, pour Claire Paris-Messler, toute la difficulté est que « les enseignants ne font pas de différence entre le pro et le perso. Quand un enfant est évalué, ils ont l’impression qu’on les évalue, eux ! Or, aujourd’hui, on demande à l’enfant d’acquérir de l’autonomie, de développer une motivation : les critères changent. Et l’écart est énorme entre la formation des enseignants et ce qu’on attend d’eux sur le terrain. »

Bons rapports : un mode d’emploi ?

Dans ces conditions, comment entretenir de bons rapports avec l’équipe de professeurs ? Pour Claire Paris-Messler, qui forme les futurs directeurs à l’Inset de Nancy, « c’est une question récurrente ». Selon l’ancienne directrice, il y a quelques règles fondamentales : « Si l’on doit mettre un prof en avant en le programmant dans un concert, on le fait. Quand on arrive avec de nouvelles idées, on doit s’appuyer sur un noyau dur de professeurs. Et ne pas vouloir tout révolutionner d’un coup. » Aux futurs chefs d’établissement, Claire Paris-Messler donne aussi des recommandations plus personnelles : « Je leur apprends à se préserver, à lâcher prise, à ne pas hésiter à demander de l’aide à leur DRH. Un vieux mythe persiste, selon lequel le directeur devrait tout assumer seul et ne pas dire qu’il souffre. » Pour Bernard Cavanna, la modestie est un atout précieux : « Un conservatoire, c’est avant tout un ensemble de professeurs et d’étudiants, pas un directeur. Il faut respecter cette alchimie. » Et d’ajouter : « Le musicien est toujours quelqu’un d’assez incontrôlable. Il faut garder cela à l’esprit et ne pas chercher à tout normer coûte que coûte. »
De plus, le rapport à la hiérarchie a été complètement remis en question ces dernières années. Dans le monde de l’entreprise, la direction à l’ancienne, très verticale, laisse place à des modes de travail plus horizontaux et collectifs, où la concertation l’emporte sur l’impératif. Un changement de paradigme dont doivent tenir compte les directions des conservatoires qui sont, avec les regroupements en communautés de communes, de plus en plus amenées à travailler en réseau.

Un métier en crise

Le métier de directeur fait-il encore rêver ? « Le directeur est seul, il travaille comme une brute – souvent 70 heures par semaine – et ne gagne pas un salaire incroyable », insiste Claire Paris-Messler. Un directeur de CRR touche entre 2 800 et 3 600 euros mensuels. « Un professeur hors classe au dernier échelon est payé entre 3 000 et 3 200 euros. Un directeur est clairement sous-payé. » L’ancien directeur redevenu enseignant est formel : « De moins en moins de musiciens veulent prendre la direction d’un conservatoire. Face à la pénurie, beaucoup d’établissements ne demandent pas de CA de direction, et certains directeurs ont à peine un DE d’instrument. » Jésus de Carlos a conduit la rédaction du rapport sur la filière de l’enseignement artistique publiée par le Conseil supérieur de la fonction publique territoriale, le 28 septembre 2018. Ce rapport traite largement du statut des directeurs : « Il y a un réel problème d’attractivité du métier de directeur, alerte-t-il. On constate un grand épuisement professionnel, certains retournent à leur premier métier. »
La responsabilité de directeur est d’autant plus lourde à porter quand des scandales éclatent au sein de son établissement. À Tours, où le conservatoire a été ébranlé, en 2018, par l’affaire Pierre-Marie ­Dizier*, le directeur avait immédiatement demandé une autre affectation. Plus récemment, Loïc Vincent, le directeur de l’école de musique de ­Passy (Haute-­Savoie) – où avaient été révélées, en 2015, des agressions sexuelles de la part d’un professeur –, vient de s’exprimer dans la presse locale après le verdict du tribunal (quatre ans de prison, dont deux avec sursis). Dans des cas aussi dramatiques, les directeurs sont en première ligne face à la colère des parents et de l’opinion publique.

Si le directeur est là pour préserver le cœur de métier des enseignants, il est aussi celui qui fait l’interface avec les politiques. Concilier la maîtrise budgétaire et assurer des missions de plus en plus diversifiées : les crispations avec le corps enseignant semblent inévitables. Pour qu’un conservatoire se porte bien dans ce contexte, il est vital que les responsables politiques locaux soient convaincus de sa nécessité. La paix et la survie du conservatoire sont à ce prix.

* Le chef de chœur du CRR, placé en détention provisoire à la suite de neuf plaintes de parents d’élèves pour viols et agressions sexuelles sur mineurs, s’était suicidé dans
sa cellule quelques mois plus tard.

Abonnement à La Lettre du Musicien

abonnement digital ou mixte, accédez à tous les contenus abonnés en illimité

s'abonner
Mots clés :

Commentaires

Aucun commentaire pour le moment, soyez le premier à commenter cet article

Pour commenter vous devez être identifié. Si vous êtes abonné ou déjà inscrit, identifiez-vous, sinon Inscrivez-vous