Au Mans, un double cursus universitaire et musical

Depuis septembre, l’université et le conservatoire du Mans proposent une nouvelle formation aux étudiants en première année de licence : un cursus mêlant science de l’acoustique et pratique musicale. Une première en France.
Anciennement appelé “sciences pour l’ingénieur”, le cursus d’acoustique proposé par l’université du Mans accueille chaque année plus de 150 étudiants qui se destinent aux métiers de l’ingénierie ou à la recherche. Mais depuis cette rentrée, la musique est directement intégrée à la formation. C’est la naissance de la licence “acoustique et vibrations”. Un double cursus, en partenariat avec le conservatoire du Mans, permet aux jeunes artistes de poursuivre leur passion sans pour autant abandonner leurs études dans la branche scientifique.

« Un terreau fertile »

Sur le campus universitaire du Mans, la musique est présente partout et prend différentes formes. Si ce n’est pas dans les salles de l’Institut technologique européen des métiers de la musique (Itemm), c’est sur la scène de concert de l’espace de la vie d’étudiante, à travers les chorales associatives ou tout simplement sur les pelouses environnantes que les étudiants s’en donnent à cœur joie. « Au pôle acoustique, on avait remarqué depuis quelques années que beaucoup pratiquaient une activité musicale à côté des cours », explique Jean-Pierre Dalmont, enseignant-chercheur au laboratoire d’acoustique. Lui-même hautboïste depuis son enfance, il a eu du mal à allier ses études de physique à sa passion pour cet instrument.
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« J’ai dû faire un double cursus “maison”, se souvient-il. À cette époque j’aurais aimé avoir une formation aménagée qui me permette de poursuivre les deux disciplines. » Fort de cette expérience, il décide, il y a deux ans, en partenariat avec ­Guillaume Fournier, professeur de piano au CRD du Mans, de sonder la centaine d’étudiants présents en licence d’acoustique : « Pratiquez-vous une activité musicale ? », « De quel type ? », « À quelle fréquence ? »… Plus de 85 % ont répondu positivement à la première question. « Nous avions face à nous un terreau fertile pour lancer une nouvelle forme d’apprentissage », soulignent les deux professeurs. L’idée de créer un double cursus s’impose peu à peu.

Vers un enseignement pluridisciplinaire

La licence propose un tronc commun aux 60 étudiants inscrits en première année, qui inclut les cours d’acoustique classique (physique, mathématique, programmation, algorithmique…). Parmi ces étudiants, une vingtaine ont choisi le parcours “cursus licence acoustique et musique (Clam)”, qui rajoute six modules d’acoustique pour le musicien, étalés sur les six semestres : la perception (physiologie, harmonie…), l’acoustique des salles, la physique instrumentale, la lutherie professionnelle, le design sonore musical et l’enregistrement (prise de son, son 3D). Mais ça ne s’arrête pas là. Une spécialisation supplémentaire est proposée à ceux qui désirent poursuivre la pratique de leur instrument. En plus de leurs vingt-cinq heures de cours hebdomadaires, de leurs modules complémentaires, les plus déterminés peuvent se rendre trois heures par semaine au conservatoire pour se perfectionner. Ils sont une quinzaine au total. Pour certains, l’objectif est d’obtenir un diplôme d’études musicales, à des fins professionnelles ou non.
Guillaume Fournier, ayant lui-même effectué des études d’acoustique, a toujours voulu valoriser « ce lien intime qui unit la musique à la science du son et du bruit. Et il n’existe pas meilleur endroit que l’université du Mans pour tenter cette expérience. On y retrouve la plus grande école de lutherie située à seulement quelques mètres du plus important laboratoire d’acoustique d’Europe. Il y a également le master de design sonore des beaux-arts et le conservatoire historique du Mans en plein centre-ville. Il était temps d’allier nos forces pour mettre tous ces outils au profit des étudiants. »

La complémentarité de l’art et de la science

Ce double cursus s’adresse essentiellement à ceux qui ont obtenu un baccalauréat scientifique et qui ont atteint un bon niveau en musique ; être en fin de cycle 2 est fortement recommandé. Le recrutement s’effectue sur dossier, mais surtout sur entretien, que ce soit du côté de l’université ou du conservatoire.
«On devait s’assurer que les jeunes soient extrêmement motivés et conscients du travail que cela demande », justifie le professeur Jean-Pierre Dalmont. Pas question de faire des concessions sur une quelconque compétence, qu’elle soit musicale ou scientifique, surtout pour cette première année test.
Pourtant, même si un profil type semble se dégager de cette sélection, c’est la diversité qui est intimement recherchée. Ces nouveaux étudiants, qui ont choisi de poursuivre leurs études de musique en plus du cursus général, apportent une richesse à l’ensemble de la formation. Charlotte, doctorante au laboratoire d’acoustique, encadre, depuis cette année, les travaux pratiques d’instrumentation. Pour elle, il n’y a pas de doute, « cette polyvalence est bénéfique pour tout le monde ». Durant son cours, les jeunes artistes en herbe n’hésitent pas à poser des questions sur le fonctionnement de leurs instruments et leurs spécificités acoustiques. Leur curiosité scientifique et leur amour de la musique « apportent un réel dynamisme, confie la jeune chercheuse avant de poursuivre, ces cours leur permettent, à l’inverse, de mieux appréhender leur façon de jouer ». Pour qualifier cette complémentarité entre l’art et la science, qui donne naissance à de nouveaux profils universitaires, Jean-Pierre Dalmont a trouvé une formule bien à lui : « Ceux ne sont ni des musiciens bornés, ni des scientifiques pas bornés ! »

Avoir le temps du choix

Marion, 18 ans, a toujours été passionnée par l’acoustique musicale. En classe de première, cet engouement se confirme : « Pendant mes TPE (travaux personnels encadrés), j’ai travaillé sur l’acoustique des instruments à vent et j’ai adoré ça. » Consciente que ce secteur professionnel est « assez bouché », elle a vu dans cette formation l’occasion d’élargir ses connaissances en acoustique et, plus largement, dans le domaine scientifique. Elle se donne trois ans pour prendre une décision. Un temps de réflexion qu’elle estime « extrêmement rassurant ». Ce qui l’a également conduite à quitter Périgueux, sa ville d’origine, pour l’université du Mans, ce sont les cours donnés au conservatoire : « Je joue du piano depuis l’âge de 7 ans, il était impensable pour moi d’arrêter la musique pendant mes études supérieures, même si je ne veux pas en faire mon métier. » En entrant dans ce double cursus, elle espère bien passer son diplôme d’études musicales dès l’année prochaine.
Lorenzo est le seul de sa promotion à avoir déjà obtenu ce diplôme ; il aurait pu tenter d’intégrer le CNSMD de Paris pour se professionnaliser. Mais pour ce mordu de sciences et de mathématiques, il n’était pas question de se spécialiser aussi tôt. Avoir « le plus de portes ouvertes à la sortie », tel est son leitmotiv. Au Mans, il apprécie le matériel de pointe mis à disposition par le laboratoire d’acoustique, les conférences tenues par des scientifiques de renommée internationale, les moments de partage avec ses amis batteurs, trompettistes et guitaristes… « C’est une chance d’être ici et d’avoir un cadre de travail aussi diversifié. Je peux continuer à jouer du piano pour le plaisir, apprendre le métier d’ingénieur en me préparant aux concours d’entrée, sans écarter l’idée de devenir un jour musicien professionnel. » Prendre le temps de choisir en explorant toutes les composantes liées au monde de l’acoustique : un argument qui revient fréquemment dans la bouche des étudiants.

« On avance encore à tâtons »

Même si cette formation semble convenir à tous ceux qui la composent, enseignants comme élèves, tout est encore loin d’être au point. « La dernière fois, on avait un cours général en même temps qu’un module », raconte en s’amusant ­Hubert, 18 ans, clarinettiste depuis l’âge de 6 ans. L’organisation n’est pas toujours facile avec ces spécialisations qui s’imbriquent les unes dans les autres. Jean-Pierre ­Dalmont en témoigne : « Nous avançons encore à tâtons, il faut qu’on prenne le temps de se perfectionner. » Pour s’assurer que l’aménagement des cours n’est pas trop lourd pour les étudiants et qu’il reste cohérent avec leurs objectifs professionnels, des entretiens personnalisés ont lieu tous les semestres. Ce suivi doit permettre au corps enseignant d’ajuster certaines variables.
Du côté du CRD, l’objectif est de mettre davantage en avant la pratique. C’est ce que défend Guillaume Fournier, qui enseigne le piano depuis treize ans : « Pour l’instant, on a restreint les cours de musique à trois heures par semaine, au lieu des cinq réglementaires pour passer le diplôme d’études musicales. Si ce temps pouvait augmenter dans les années à venir, cela serait une bonne chose pour tout le monde. Mais il faudra attendre d’avoir plus de visibilité sur les résultats de cette formation. » Depuis quelques années, on constate que le conservatoire se vide de ses jeunes talents, qui partent étudier dans d’autres villes. Les nouveaux arrivants représentent, de ce point de vue, une aubaine pour redynamiser l’établissement.
Pour faire face à ces mutations, les institutions doivent être innovantes et repenser leur mode d’apprentissage. Même si ce double cursus n’en est qu’à ses débuts, tous les professeurs s’accordent à dire que les étudiants recrutés sont motivés et porteront sûrement très loin cette formation qui mêle à la fois la science et l’art. Maintenant « c’est à nous de ne pas les décevoir », conclut Jean-Pierre Dalmont..
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