Le musicien intervenant, une profession précaire

Marie Tranchant 31/10/2019
À l’occasion des premières Rencontres nationales des musiciens intervenants, qui ont eu lieu du 17 au 20 octobre à Lille et à Tourcoing, la question du statut des dumistes a été au cœur des discussions. Les principaux intéressés soulignent les difficultés, l’isolement pour certains, et le manque de reconnaissance.
Pour les enfants, c’est une ouverture vers la musique, une façon de la découvrir, la pratiquer, de participer à des projets. Pour les enseignants, c’est une collaboration où chacun trouve sa place, le représentant de l’Éducation nationale d’un côté et l’artiste intervenant de l’autre. « Le musicien intervenant est un spécialiste de la polyvalence, rappelle Isabelle Grégoire, directrice du centre de formation des musiciens intervenants (CFMI) de Tours, lors des premières Rencontres nationales des musiciens intervenants organisées par la Fédération nationale des musiciens intervenants (Fnami), du 17 au 20 octobre, à Lille et à Tourcoing. Il a des compétences à la fois musicales et pédagogiques. » Le musicien intervenant (dumiste) fait le lien entre plusieurs pôles : la musique, les enfants, les enseignants. Non seulement artiste, il a aussi suivi une formation pour apprendre à transmettre, une compétence qui était au cœur des discussions de ces quatre jours d’échange, où quelque 200 participants sont venus, de toute la France, partager leur expérience.
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Cette polyvalence, Cécile, 24 ans, diplômée du CFMI de Lille en juin dernier, l’a déjà intégrée : « On sait faire jouer, chanter, danser, on sait écrire des projets, coordonner, souligne-t-elle. Mais il y a un manque de reconnaissance par rapport aux compétences que nous mettons au service des collectivités. » Depuis la création des CFMI, en 1984, par les ministères de la Culture et de l’Éducation nationale, 5 000 musiciens ont été diplômés. C’est à la fois beaucoup et assez peu, et c’est tout le paradoxe de cette qualification. « Sur les 5 000, on ne sait pas combien sont réellement en activité, pointe Marion, dumiste dans l’Yonne. Ces rencontres permettent de mettre en avant les problèmes de conditions d’emploi. Il faudrait plus de financement pour les CFMI, on élargit nos fonctions, alors qu’on n’est pas assez nombreux. »

Ubérisation du métier

Le diplôme universitaire de musicien intervenant (Dumi) est peu connu, même chez les musiciens, donc les CFMI peinent parfois à recruter. « J’étais étudiante en musicologie et j’ai entendu parler du Dumi par hasard, se souvient Cécile. Il y a un gros manque de sensibilisation. » Romuald, étudiant en deuxième année, partage cet avis : « Nous devons faire en sorte que le métier soit reconnu. Par exemple, Pôle emploi ne connaît pas cette formation. Il y a tellement de demandes qu’on trouve du travail facilement. » Concrètement, le dumiste, employé par une collectivité locale, est demandé, car ses compétences sont rares, mais les conditions d’emploi sont très différentes d’un secteur à un autre.
Sans reconnaissance du statut, difficile d’accéder à la reconnaissance salariale ou d’échelon. « On ne peut pas progresser dans la profession, regrette Fabienne Chevrier, vice-présidente du Syndicat national des artistes musiciens (Snam-CGT). Le dumiste de catégorie A n’existe pas. » Cantonné à la catégorie B, le musicien intervenant est bloqué dans son évolution. Pire, « le système d’ubérisation s’applique à nous, dénonce ­Marion. On nous demande d’être auto-entrepreneurs, on ne sait jamais quand le concours aura lieu [concours des professeurs d’enseignement artistique qui permet de devenir titulaire, NDLR] ; certains ont des CDD de septembre à juin tous les ans, ils ne signent jamais de CDI, ils ne deviennent pas titulaires. » Une précarisation à laquelle s’ajoutent, selon certains, des déplacements chronophages qui font monter le rythme hebdomadaire bien au-delà des 35 heures par semaine (dont 20 heures avec des élèves).
Cécile, par exemple, vit à Lille, mais son employeur principal se situe à Maubeuge, et l’autre dans le Cambrésis. ­L’aller-retour peut lui prendre jusqu’à quatre heures par jour, en transports en commun car elle n’a pas de véhicule. « Si je n’avais pas de famille dans ce secteur, je n’aurais pas pu y travailler », reconnaît-elle. July travaille dans l’Allier. Ses heures de trajet, elle « ne les compte pas », tout comme ses heures de préparation en amont des interventions. À Lille, en marge des plénières et des ateliers, les dumistes partagent leurs expériences, comparent, se nourrissent des bonnes pratiques de chacun. Car tous ne travaillent pas en lien avec d’autres diplômés.

« Ça ne s’improvise pas »

Là où Marion déplore un isolement, et un manque d’échanges avec d’autres dumistes, Marine et Bertille apprécient le travail en équipe à Lille, où une vingtaine d’inter­ve­nants (dont un en danse et un comédien) sont embauchés. Pour Françoise Rougerie, conseillère municipale à l’éducation artistique, c’est d’abord le résultat d’une « politique volontariste. Depuis 2005, nous avons mis en place le plan musique, dans le cadre du plan éducatif global. Nous avons alors embauché cinq dumistes, la ville a misé dès le début sur un personnel formé, à temps plein. Ce sont des artistes, de vrais musiciens et des pédagogues. » Rien de tel pour toucher environ 8 000 enfants chaque année (dans Lille et ses communes associées, Lomme et Hellemmes).
« Les dumistes sont très bien formés, estime aussi Philippe Gautier, secrétaire général du Snam. Le danger, quand on confie des enfants à un intervenant qui n’a pas le Dumi, c’est que ça ne s’improvise pas. » Pour Isabelle Grégoire, le dumiste « prend le risque d’intervenir là où il n’est pas attendu », mais, bien préparé, il met en œuvre sa pédagogie pour sensibiliser, faire pratiquer, voire créer des vocations en musique. « Nous avons toujours considéré que le plan musique de la ville de Lille était un tremplin pour aller vers l’enseignement spécialisé, souligne Françoise Rougerie. Une bonne part des élèves sensibilisés à l’école n’iraient pas à l’école de musique sans ça, il faut donner sa chance à chacun. » À condition de le faire bien : « Le risque, quand il ne s’agit pas de dumiste, est de transmettre une défiance par rapport à la musique », prévient Simon Mimoun, du groupe Debout sur le zinc.

« On veut que ça brille »

Les artistes non dumistes qui travaillent régulièrement sur des projets avec des musiciens intervenants reconnaissent la compétence des diplômés. « C’est un mode d’éducation musicale différent, juge Manuel Coley, chef de chœur. Je milite pour la bonne santé de ce métier. » Mais, selon Philippe Gautier, malgré toutes les compétences des dumistes, un risque de « grande bascule » menace le métier : « Les villes confient de plus en plus les projets d’enseignement artistique et musical à des entreprises de spectacle ou des orchestres, avec des contrats de gré à gré, sans cadre social normalisé. C’est démagogique. » La pédagogie serait oublie de ces nouvelles façons de faire. « Un véritable travail de fond est mené, estime Fabienne Chevrier, mais aujourd’hui on veut une vitrine, on veut que ça brille. » Le risque est que le travail préparatoire ne soit plus rémunéré, que les vacances ne le soient pas non plus, bref, que le statut soit complètement remis en question.
Présent pour représenter le ministère de l’Éducation nationale, Vincent ­Maestracci, inspecteur de l’éducation, du sport et de la recherche, n’a pas convaincu les représentants du Snam : incertain sur les données chiffrées, il a donné l’impression de mal connaître le métier. « Il faudrait que je me replonge dans les données », ­a-t-il ­répondu à une question sur les effectifs. Si les situations sont très variables et très nombreuses, des chiffres existent. Le CFMI de Tours a mené une étude d’insertion qui montre que 72 % des dumistes exercent en milieu scolaire. À Lille, des chiffres existent aussi : 326 classes concernées sur 83 écoles, et 105 clubs sur la pause méridienne, détaille Françoise Rougerie. La ville octroie 25 % de son budget éducation à l’éducation artistique et à l’enseignement artistique. « On finance tout ce qu’on peut », se félicite l’élue.
Il n’empêche, lors des rencontres, les musiciens intervenants ont fait part de leurs difficultés liées au statut, mais aussi aux conditions de travail. Toute jeune dans le métier, Cécile n’en perçoit pas moins les enjeux et les contraintes : « On dit qu’on est passionnés, mais c’est ce qu’on dit en général des artistes, comme si les personnes passionnées n’avaient pas besoin d’être payées correctement… Être passionné, ça donne envie de faire plein de choses, mais il faut que des limites soient fixées. » Jusqu’ici, et pour éviter de transporter trop d’instruments, elle se déplace avec un ukulélé et un enregistreur, utilise les instruments présents dans les écoles, pour « se préserver ». Passionnée, oui, mais pour tenir, elle préfère conserver l’énergie qui l’anime aujourd’hui.
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