Instruments spoliés : la loi du silence

Suzanne Gervais 31/10/2019
Les instruments de musique volés par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale n’ont pas fait l’objet du même effort de recherche que les œuvres d’art. Si certains ont été restitués à la Libération, des milliers d’autres demeurent perdus.
« “Il y avait des livres, il y avait un piano…”. Lorsque les victimes de la guerre parlent de ce qu’elles ont perdu, elles citent presque systématiquement un instrument. Ce ne sont pas des objets comme les autres », déclare le musicologue néerlandais Willem de Vries, l’un des rares à s’être intéressés au sort des instruments spoliés pendant la Seconde Guerre mondiale. « Ce n’est pas une question très connue du grand public », déplore le chercheur de 77 ans, qui a commencé ses recherches au début des années 1990, mais dont le livre Commando Musik, comment les nazis ont spolié l’Europe musicale ? vient seulement d’être publié en français(1), plus de vingt ans après sa sortie aux Pays-Bas, grâce au travail de la jeune association française Musique et spoliation(2).
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Un sujet de recherche peu connu

« Le but est de faire connaître aux gens l’existence de ces spoliations liées à la musique », explique Pascale Bernheim, qui a fondé l’association en 2017. Les instruments et manuscrits musicaux ont en effet intéressé les Allemands, au même titre que les œuvres d’art et que le mobilier. L’Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg, plus connu sous le sigle ERR, était la section du bureau de politique étrangère du parti nazi qui a effectué, à partir de 1940, d’importantes confiscations de biens appartenant aux populations juives des territoires occupés. Au sein de cette organisation, une cellule, le Sonder­stab Musik (Commando musique), composée de musicologues allemands, était chargée de localiser des instruments, partitions et manuscrits. Retrouvés après la guerre, les inventaires de l’ERR ont permis de restituer de nombreuses œuvres d’art et du mobilier. Mais presque personne ne s’est intéressé au sort des instruments de musique.

Traçabilité complexe

Pourquoi ce silence de l’histoire ? « La France a collaboré. De nombreux archivistes et musicologues français étaient d’accord pour ouvrir les fonds documentaires aux Allemands, rappelle Willem de Vries. Pendant plus de six décennies, beaucoup de questions liées à l’Occupation ont été étouffées. » Autre raison : la difficulté d’identifier les instruments et donc leurs propriétaires. « Quand on découvrait trente pianos dans un hangar quelque part en Allemagne, il était impossible de retrouver à qui ils appartenaient. » Signature de l’artiste, certificat, assurance, documents établis par le galeriste : les œuvres d’art sont bien plus faciles à “tracer” que les instruments. « Au cours de mes années de recherche, des gens sont souvent venus me voir pour savoir si leur instrument avait été retrouvé, confie le chercheur. Ils n’avaient pour tout document qu’une vieille photo en noir et blanc datant des années 1930, du grand-père avec son violon ou du salon avec, en arrière-plan, le piano familial… Les gens n’avaient tout bonnement pas les moyens de faire identifier leurs instruments. Tous les papiers et les photographies des propriétaires juifs avaient été volés. »
Les quelques indices qui permettent de suivre le parcours des instruments spoliés se trouvent dans les documents allemands. Mais, là encore, ils sont sporadiques : « On trouve des indications comme “La semaine prochaine nous allons transporter 29 pianos de Paris vers Berlin”. Mais ce n’est pas suffisant », poursuit-il. « Le grand problème avec les instruments spoliés, c’est qu’ils appartiennent souvent à des séries, alors qu’un tableau est unique, estime l’historienne Annette Wieviorka, qui a effectué de nombreuses recherches sur le mobilier spolié. Les gens reconnaissaient bien souvent un piano qui n’était pas le leur. » Et rares sont les musiciens à connaître par cœur le numéro de série de leur piano.

Localiser les instruments

La question brûle donc les lèvres : où sont les instruments disparus ? « Les pianos dérobés étaient regroupés par les services de l’ERR et avaient des destinations différentes de celles des meubles », souligne Annette Wieviorka. La plupart étaient transportés de dépôt en dépôt et finissaient souvent dans des châteaux près de la frontière russe. Le quartier général du Commando Musik de l’ERR abritait, en Silésie, une partie des pièces de la collection de la pianiste Wanda Landowska (voir encadré). « Les pianos étaient parfois envoyés avec le mobilier sur le front de l’Est pour les soldats allemands qui s’y battaient », raconte Pascale Bernheim. On peut imaginer un Érard ou un Gaveau aujourd’hui dans la classe d’une école d’Europe de l’Est. « À la fin de la guerre on cachait tous les trésors loin des villes, loin des bombardements, explique Willem de Vries. Beaucoup d’habitants sont tombés sur des instruments venant de France en s’introduisant dans les propriétés désertées par les nazis. » Sans compter les destructions massives. « À la Libération, l’armée russe a ravagé tout ce qu’elle trouvait sur sa route, rappelle le musicologue. » Beaucoup d’instruments ont aussi été victimes des bombardements britanniques et américains.

Cordes et vents, un destin différent

Les vents et les instruments du quatuor sont encore plus difficiles à localiser que les pianos. « La plupart des violons et les clarinettes étaient mis dans les valises ou sous le manteau quand les Juifs fuyaient en zone libre, raconte Pascale Bernheim. Ils pouvaient servir à payer des passeurs pour se réfugier en zone libre, ce qui explique qu’on retrouve des instruments dans des greniers du Sud-Ouest. Certains ont été laissés à des amis, mais jamais récupérés. »

Plusieurs milliers, au moins

Il est difficile d’estimer le nombre d’instruments spoliés dans les pays occupés. « Plusieurs milliers, selon Willem de Vries. Nous n’avons pas terminé de dresser la liste des instruments dérobés en France, en Pologne, en Belgique et aux Pays-Bas. » Une célèbre photo d’archive, prise au lendemain de la Libération, montre des pianos parqués dans un sous-sol du palais de Tokyo, à Paris. Environ 40 000 appartements ont été spoliés en région parisienne, et 8 000 pianos embarqués. Près de 2 000 ont été retrouvés et 1 200 restitués. Il y a eu quelques dénouements heureux après la guerre, comme pour le violoncelle Stradivarius de Gregor Piatigorsky retrouvé en 1954. Mais la plupart des instruments, notamment de la famille des cordes, n’ont pas rejoint leur propriétaire.
L’objectif de Musique et spoliation est de localiser les instruments volés et de les restituer. L’association met en relation des gens qui ont perdu un instrument avec des musiciens qui ont dans leur main un instrument dont ils interrogent la provenance. « Nous faisons, avec de nombreuses années de retard, le travail qu’on a fait avec les œuvres d’art. » Se plonger dans les archives est également incontournable. Musique et spoliation s’est rapprochée de la Commission pour l’indemnisation des victimes de spoliations : « Nous avons missionné un chercheur pour rouvrir les dossiers et répertorier les instruments de musique qui étaient dedans », explique sa présidente.

« Pendant de nombreuses années, la priorité a naturellement été donnée aux humains, explique Pascale Bernheim. Or, les derniers survivants disparaissent. Ce qui reste et ce qui est encore le témoin de cette tragédie, ce sont les objets. » Des instruments difficiles à localiser et à identifier, des instruments perdus qui, pour certains, dorment peut-être dans des coffres, dont tout le monde ignore encore l’existence, quelque part en Europe.

 

Le cas Wanda Landowska

En septembre 1940, quelques mois après le départ en zone libre de la pianiste et claveciniste polonaise installée en France, des soldats allemands pénètrent dans sa propriété de Saint-Leu-la-Forêt, en banlieue parisienne. La musicienne possède une bibliothèque musicale riche de près de 10 000 volumes ainsi qu’une riche collection d’instruments anciens. Les Allemands emportent 54 caisses contenant les instruments, dont l’un des pianos de Chopin, et les plus précieuses des partitions anciennes. Ces trésors voyagent jusqu’à Berlin, puis à Leipzig, avant d’être mis à l’abri des bombardements vers Langenau (Bade-Wurtemberg). Ensuite, plus rien. Si certains instruments, dont le piano de Chopin, ont été restitués après la guerre, on ignore totalement ce qu’il est advenu du reste.

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