« Ressusciter une œuvre oubliée, c’est devenir soi-même créateur »

Suzanne Gervais 31/10/2019
Le violoniste Janusz Wawrowski a créé à Lodz, le 27 septembre, le concerto de son compa­triote Ludomir Rozyscki, soixante-quinze ans après sa composition.
Quelle est l’histoire de ce concerto ?
Commencée en 1944, la partition n’a jamais été terminée. Ludomir Rozyscki, qui avait dû fuir Varsovie, est mort en 1953 sans avoir eu le temps de s’y remettre. Nous n’avions que la partie de violon, le début de la partie d’orchestre et la réduction pour piano complète de l’accompagnement, ce qui nous a permis d’achever la partie orchestrale. J’ai découvert la partie d’orchestre dans une bibliothèque de Varsovie… elle était cataloguée sous le nom d’une autre pièce !
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Recréer une pièce : cela n’arrive pas tous les jours…
Ce concert a été le plus excitant de ma carrière. Et le plus stressant. Rozyscki était un excellent pianiste, mais la partie soliste de violon n’était pas toujours bien ficelée. J’ai dû réécrire certains passages. Quand il fait redécouvrir une œuvre perdue, l’interprète est souvent partie prenante du processus de création : c’est passionnant, mais d’une grande responsabilité.
Quelles ont été les réactions des musiciens ?
Positives, ce qui n’est pas toujours gagné en Pologne. Nous avons beaucoup d’œuvres oubliées et nos orchestres ne sont pas toujours ravis de travailler ces partitions qui sont souvent de peu de valeur. Ce concerto est, lui, très intéressant : c’est une musique facile, féerique, qui fait penser à de la musique de film. Étonnamment, c’est une pièce optimiste, brillante, qui prend le contre-pied des œuvres sombres et dramatiques de cette période.
Comment faire vivre une œuvre sortie de l’oubli ?
Nous avons fait éditer la partition, qui est disponible à la location. Je suis actuellement en studio à Londres avec le Royal Philharmonic Orchestra pour l’enregistrer. Ressusciter cette pièce a été un véritable parcours du combat­tant : deux ans pour étudier la partition et réécrire la partie de violon ; il a fallu ensuite trouver de l’argent. J’ai convaincu le gouvernement polonais et plusieurs sponsors. Je recommande à mes collègues professeurs de la donner à leurs étudiants. Ce serait formidable de la voir inscrite au programme de certains grands concours !
Découvrir des œuvres oubliées est-il aussi important que de financer la création ?
Les deux sont, à mes yeux, essentiels. On ne peut pas inlassablement jouer les mêmes partitions. Il faut créer. Et recréer. Certaines pièces oubliées ne méritent effectivement pas qu’on s’y attarde, mais le filtre de l’histoire est impitoyable et les périodes de conflit font injustement tomber bien des perles dans l’oubli. En Pologne, cela concerne énormément d’œuvres, en raison des deux guerres mondiales, puis du communisme. Les musiciens d’Europe de l’Est ont encore beaucoup de découvertes à faire.
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