La création contemporaine engagée

Thomas Vergracht 31/10/2019
Après la Seconde Guerre mondiale, la figure du compositeur change de statut : il rencontre le monde, le prend parfois en pleine face, le subit, l’absorbe ou l’embrasse. Et aujourd’hui, comment un compositeur se situe-t-il dans le monde ?

En 1952, le compositeur Luigi Nono prend sa carte au Parti communiste italien. Il acte ainsi ce qui sera son chemin, prenant part à une lutte contre un système global de domination, qui influencera de nombreux créateurs après lui, d’Olga Neuwirth à Raphaël Cendo. Chez Nono, la musique est un véritable biais d’expression politique, de la recherche constante de la nouveauté du langage ou de l’idiome, jusqu’à des dédicaces, comme dans le large Y entonces comprendio (1970), dédié à Che Guevara et à ses compagnons. N’hésitant pas à créer des œuvres-manifestes en réaction aux drames de l’actualité, il trouve dans ces années 1960, un terreau fertile à sa colère artistique. Nono n’hésite pas à prendre part, par la musique, à la décolonisation qui s’opère, en écrivant, par exemple, sur des textes du Congolais Patrice Lumumba dans A floresta é jovem e cheja de vida (1966).

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En août 1962, quelques mois après les accords d’Évian, il donne la création de son Djamila Boupacha pour soprano seule, du nom d’une activiste algérienne torturée par l’armée française. Dans un cri pur et tragique, Nono se saisit d’un texte du poète antifranquiste Jesus ­Lopez Pacheco, pour écrire ces quatre minutes désormais emblématiques de sa musique.

Mémorial

Une autre forme d’engagement dans la deuxième moitié du 20e siècle est le mémorial. Dressé comme un souvenir, composé bien après les événements auxquels il fait référence, comme un avertissement à l’avenir. En 1988, l’Américain Steve Reich compose son fameux Different Trains pour quatuor à cordes et bande enregistrée. On y entend, doublées en direct par les instruments, des voix de survivants de l’Holocauste décrivant leur arrestation et leur périple jusqu’en Pologne, dans un parallèle glaçant avec des voix de voyageurs ­lambda dans l’Amérique des années 1930. L’œuvre est d’ailleurs structurée en un triptyque aux allures de retable : “America Before the War”, “Europe During the War” et “America After the War”.
Aujourd’hui, on compte aussi certaines réactions réflexes, épidermiques face à l’actualité. En 2002, le Français Bruno Mantovani doit honorer une commande d’un trio pour flûte, clarinette et piano pour ses amis du festival Musique à l’Empéri. Au même moment, Jean-­Marie Le Pen accède au second tour de l’élection présidentielle. C’est donc comme avec une nécessité intérieure que Mantovani incorpore dans sa pièce moult éléments de musiques ethniques, tant asiatiques qu’africaines ou moyen-­orientales, plaçant au cœur de son œuvre la démarche d’intégration.

La forme de l’opéra

Un autre biais pour une œuvre engagée est une distanciation, qui élargit le propos et la fait toucher à l’absolu. Et quel meilleur idiome que l’opéra pour se saisir de ces thèmes immenses, éternels, qui résonnent autant avec l’actualité qu’il y a des millénaires ? Prenons le grand spécialiste français du genre : Pascal Dusapin. En s’attaquant aux mythes de l’histoire de l’humanité (Médée, Orphée, Penthésilée), il n’est pas dans une démarche conservatrice, au contraire. Par le mythe, il s’inscrit “dans” le monde, en l’étreignant à pleins bras, toutes oreilles dehors.
Prenons sa revisite du mythe de Médée dans son opéra Medeamaterial (1992). Inspiré par la pièce de Heiner Müller, Medea­material est déjà une œuvre à part, composée comme un regard au Didon de Purcell. Et qu’est-ce que l’histoire de Didon ? Une femme, abandonnée par son mari pour des questions de gestion de territoire. Parallèle évident avec Médée, abandonnée par Jason pour les mêmes raisons, et qui ira jusqu’à commettre l’irréparable. Medeamaterial est une œuvre de guerre. Car, au début des années 1990, la guerre civile fait rage en Bosnie, où deux peuples frères, à l’histoire commune, se déchirent et se tuent pour des raisons similaires à celles de Médée.

Tradition italienne

Réaction face un événement, certes, mais la lutte musicale se construit aussi en réaction à tout un système. Épicentre d’une Europe militante, l’Italie garde sa tradition, héritée de Nono, d’un art souvent contestataire, en prise directe avec le réel. Dans son théâtre de gestes I Funerali dell’Anarchico Serantini (2006), Francesco Filidei compose un hommage vivace à Franco Serantini, un jeune anarchiste italien battu à mort par les forces de l’ordre en mai 1972. Joyeux quadragénaire, ami de Filidei et créant dans une même veine poétique et iconoclaste, Mauro Lanza se fait aussi une spécialité de ces œuvres bouillonnantes et engagées. Dans son Ludus de Morte Regis pour chœur et électronique (2013), il joue une espèce de théâtre politique autour de l’assassinat du roi d’Italie Humbert Ier par l’anarchiste Gaetano Bresci, en 1900. Dans cette œuvre, le compositeur inverse les normes dans un carnaval de trivialité, célébrant « un geste qui, pendant un instant, ouvre une fenêtre sur un monde à l’envers, un monde où le pouvoir s’exerce du bas sur qui était en dehors du droit, où le bouffon se fait roi, où l’esclave, comme dans l’ancienne Rome, chuchote dans l’oreille de l’empereur en triomphe que la vie est brève(1) ».

Dépassement de soi

En France, c’est le plus souvent chez des compositeurs issus d’un certain héritage de l’avant-garde que l’on retrouve le désir de délimiter un champ (chant) d’action engagé.
Selon Raphaël Cendo, l’artiste a le devoir de lutter contre le système proposé par notre société, en d’autres termes, le système capitaliste. Pour lui, l’injonction consumériste de produire pour produire ne rime à rien. L’engagement se situe dans un dépassement de soi, de son esthétique, à la recherche d’une transcendance qui se doit d’être à l’écoute du monde(2). À l’écoute du monde l’est aussi le compositeur Sasha Blondeau, ancien étudiant de l’historien d’art Georges Didi-Huberman à l’École des hautes études en sciences sociales. De la pensée de son maître, il tire des œuvres qui titillent les bords, les limites, et qui s’interrogent, comme Lanza, sur la représentation de la figure de « l’oublié ». Dans Namenlosen (2017), Blondeau évoque « les sans noms », ceux dont Didi-­Huberman emprunte la désignation à Walter Benjamin, « pour que soient rendus visibles, pour que soient exposés leur impouvoir même et leur puissance, malgré tout, à silencieusement transformer le monde(3) ». Dans cette œuvre, c’est l’interaction entre quatre solistes, un grand ensemble et de l’électronique en temps réel qui tient lieu de terrain de jeu de la chose publique. Avec une électronique qui renverse la position des instruments “principaux”, la lutte s’installe, et le dialogue se crée.
On pourra tout de même s’interroger sur le nombre encore peu important de compositeurs ralliant leur musique à une certaine conscience environnementale. En effet, même si la musique d’un compositeur comme Jean-Luc Hervé utilise pour point de départ les jardins zen japonais dans lesquels il puise des éléments de construction formelle et esthétique, on reconnaît en Pascal Zavaro un des rares créateurs à se saisir de la problématique environnementale. Que ce soit dans son minéral concerto Pastorale pour hautbois, basson et orchestre ou au travers de son concerto pour violoncelle Into the Wild. Véritable furie sauvage, l’œuvre est dédiée « aux espèces libres », celles encore présentes, et à d’autres qui ne le sont plus.

Malgré tout, bien que la production d’œuvres engagées soit brandie comme une bannière par une partie des compositeurs actuels, il en reste un nombre non négligeable qui ne font pas intervenir le présent au premier abord dans leurs œuvres, quelle que soit leur esthétique. Mais ne serait-ce pas aussi une forme d’engagement et de militantisme que d’écrire de la musique “pure”, ou sans visée politique distincte ?

1    Note de programme de Ludus de Morte Regis sur la base de l’Ircam.
2    “Résister et transcender”, interview pour les 40 ans du CDMC .
3    Georges Didi-Huberman, Peuples exposés, peuples figurants, Éditions de Minuit, 2012.

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