D’indigestes Victoires du jazz

Rédaction 31/10/2019
Les “Victoires” du jazz, qui se sont déroulées le 30 septembre, ont porté leur nom comme je porterais des chaussures de ski taille 36 pour un trekking au Kangchenjunga.

Elles n’ont d’ailleurs, à mon sens, jamais aussi mal porté leur nom. Pour deux raisons.
D’abord, je m’interroge sur le mot victoire et sur sa pertinence dans le champ artistique. Au fond me vient l’interrogation sur la raison même d’exister
de ce genre d’événement ; comme l’a dit l’immense Bela Bartok, « les concours sont pour les chevaux ».
Une remise de prix musical dont le nom est “victoire”, ça sent déjà le fourrage et les écuries. S’agit-il d’une simple occasion pour les labels sur la paille d’essayer de vendre un peu plus, en permettant à leurs poulains d’accéder à l’espace médiatique, ou est-ce plus que cela ?
La deuxième raison étant qu’il s’agit pour moi d’un échec cuisant pour le jazz, son monde riche et hétérogène, son ouverture et tout simplement sa visibilité, puisqu’il s’agit là de médiatisation, de médiation culturelle, et de survie financière.
Le jazz est pour moi un langage en mouvement, c’est l’audace de la transgression qui joue et déjoue les canons esthétiques, qui se nourrit de tout, vole et réinvente ; c’est surtout l’improvisation, le geste qui crée dans l’instant, une respiration qui reconnecte avec l’ici et maintenant. C’est la libre prise de parole qui s’éprend, se dévoile et ne se reprend pas. Ce qui est dit est dit. Une fois seulement.
Le spectacle des lauréats, qui, “victorieu-se-x”, lèvent pudiquement les bras fiers, au bout desquels trône le V statué de la Victoire, alors que l’on sent chez eux tristesse et incompréhension vis-à-vis de la mascarade télévisée laisse chez moi un goût assez amer. Et encore, certains prix, comme celui pour l’ensemble d’une carrière – de plus de quarante ans –, ont été remis en catimini au grand Henri Texier dans un hall bavard et peu attentif, et devant la porte close de la salle.
Devant une porte close. Tout un symbole… Big up à Freud et Lacan. Les récompensés n’ont pu jouer que quelques toutes petites minutes, sauf Naïssam Jalal. Alors que, pendant ce temps, Michel Jonasz, Bernard Lavilliers, Ben l’Oncle Soul, Christophe Willem, Mourad le jeune pianiste et André Manoukian, et Clara Luciani ont enchaîné les prestations, deux passages pour certains d’entre eux. Rien à redire sur la qualité
de ces talents et de leur musique, simplement sur le curieux mélange des genres et sur leur présence dans cet événement particulier. Pour les Victoires de la musique classique, conviera-t-on Florent Pagny et Maître Gims ?

On pourra noter au passage que si la présence des femmes dans le monde de la musique est loin d’atteindre la parité, le palmarès des Victoires du jazz comptait trois femmes : Naïssam Jalal, Anne Paceo, et l’excellente Fanny Pagès (elle a eu le bon goût de nous programmer avec Baa Box), soit presque la moitié des lauréats. Mais juste presque.
Concernant la parité dans l’échantillon des artistes de variété programmés ce soir-là… je vous invite à relire la liste quelques lignes plus haut.
Par cette émission, la représentation du jazz dans l’espace médiatique est donc faussée, diluée, plastifiée et par une musique assez uniforme,
dite de variété, qui lui est en tout point étrangère et lui impose sa rigidité. Pourquoi ?

Pierre Tereygeol, guitariste

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