Par-delà guerre et paix

Dorian Astor 31/10/2019
La musique fait souvent la guerre : fanfares militaires, tambours des transes guerrières, trompettes de la victoire, Te Deum du triomphe, musiques de films de guerre, récupérations bellicistes d’œuvres qui n’avaient rien demandé.
Nombre de traits formels peuvent marquer ce caractère : rythmes de marche ou de cavalcade, cuivres fanfarons, dissonances de la discorde… La guerre donne le ton : ré majeur est « joyeux et très guerrier » selon Marc-Antoine Charpentier, « ton des triomphes […], des cris de guerre et des joies de la victoire » selon Christian Daniel Schubart.
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Bien sûr, il arrive souvent à la musique de faire la paix : odes, hymnes, encens des pax vobiscum et Göttingen de la réconciliation. Pour ne rien dire des légions d’anthologies musicales favorisant la “paix intérieure”. Après tout, la musique adoucit parfois les mœurs. Or c’est bien de mœurs qu’il est question : malédiction de la guerre, bénédiction de la paix – à moins d’une guerre juste ou d’une paix honteuse. Et c’est bien le problème : les musiques de guerre et de paix sont-elles morales ?
Les Anciens le pensaient, car le Bien est en soi harmonie. Au Moyen Âge, le triton était le diabolus in musica. Mais la morale nous poursuit aujourd’hui encore : on condamnera le rap pour incitation à la guerre urbaine, on s’effraiera de la complicité toxique de la techno avec la paix des zombies.
Où l’on voit qu’en réalité, la morale dépend d’une économie des affects. Quelles pulsions les sons réveillent-ils ? La musique induit-elle certaines configurations psychophysiologiques belliqueuses ou pacifiques ? (Et Nietzsche savait que le corps est « une guerre et une paix ».) Assurément, les musiques ont des propriétés excitantes ou lénitives, stimulent l’agressivité ou l’amour du prochain. Or rien n’est plus traître que l’affect : ambigu, plurivoque (ou polyphonique), sujet aux transferts, détournements et contre-investissements. Tous les ministères de la propagande du monde ont connu le pouvoir de la musique sur les pulsions, qu’il se fût agi de transformer les peuples en troupeaux paisibles ou en meutes sanguinaires.
Ce n’est pas un hasard si l’Allemagne est, aujourd’hui encore, particulièrement mal à l’aise face à cette ambivalence fondamentale de la musique. Ce pays de grande culture musicale a subi les effets de doubles contraintes paradoxales. Au sujet de Wagner au premier chef, cet antisémite notoire, dont les chevauchées exaltées suscitaient chez Woody Allen l’envie d’envahir la Pologne et ont exposé Barenboïm au scandale lorsqu’il les a dirigées pour la première fois en Israël. Bayreuth a accueilli des parterres de SS et des européistes convaincus. D’ailleurs, que dire de L’Hymne à la joie de Beethoven, qui ouvre encore le festival ? Ode à un empire de mille ans ou à une paix perpétuelle ? (Beethoven ne méritait pas qu’on le fît mentir deux fois.) Et que dire de Deutschland über alles, hymne national sur un thème de Haydn, dont il fallut supprimer la première strophe – sans toucher au thème, pourtant hanté par les mots disparus ?
Toutes ces pulsions cohabitent et s’inscrivent en nous au contact de ces chefs-d’œuvre. ­Méfions-nous donc, non de l’instrument de la beauté, mais de l’instrumentalisation de nos affects. La méfiance est de rigueur, et si l’esthétique concerne la perception du beau, la politique est elle-même affaire de perception. De quels trajets pulsionnels, de quelles logiques affectives, de quelles associations idéologiques sommes-nous, auditeurs, le théâtre ? Il me faut toujours penser à Mahler, ce juif autrichien, grand mélancolique et suprême ironiste : il a souvent employé tout l’attirail symphonique des champs de bataille et des camps militaires (tout particulièrement dans Des Knaben Wunderhorn), précisément pour exprimer toute la tristesse, toute l’absurdité, toute l’horreur de la guerre. Ambiguïté suprême, unique, de la couleur mahlérienne. Qu’est-ce qu’une musique ironique, ce signe d’un esprit libre ?
Une guerre lancée contre les paix honteuses de nos affects, et une paix conclue contre leurs injustes guerres.
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