Stress et solidarité

En mars 2008, deux orchestres européens en tournée en France ont été victimes de mouvements de grève inopinés. L’Orchestre symphonique de Londres arrive à Dijon pour un concert, mais ses instruments sont restés bloqués à Calais. Grâce à la débrouillardise et à l’exemplaire solidarité de leurs collègues français, les musiciens londoniens ont pu assurer le concert. Quant à l’Orchestre de la Radio de Bavière, il a échappé de peu à pareille mésaventure... grâce à une escorte motorisée de la Gendarmerie nationale.

La folle journée de l’Orchestre symphonique de Londres

Samedi 8 mars, 10 h. Un aéroport à Londres. Les 110 musiciens du London Symphony Orchestra (LSO) s’apprêtent à embarquer pour aller donner un concert le soir même au Duo Dijon. Ils ne se doutent pas de ce qui les attend !

Depuis 2001, avec le renforcement draconien de la sécurité dans les transports aériens, les instruments d’orchestre transitent par la route. C’est plus sûr (en théorie). Un camion transportant tout le matériel de l’orchestre (instruments de musique, partitions, habits...) était donc parti quatorze heures plus tôt afin de prendre une confortable avance. Il se trouve bloqué à Calais en raison d’une grève sans préavis des transporteurs français.

Partir ou ne pas partir...
Valery Gergiev et les musiciens décident d’assurer coûte que coûte le concert. Le chef russe n’a évidemment rien de prévu pour diriger ailleurs et son appétit de la scène est bien connu des musiciens d’orchestre... Par ailleurs, entendre l’un des tout premiers orchestres de la scène internationale dans la Septième Symphonie de Mahler dirigée par Gergiev, c’est un événement ! Le même programme est d’ailleurs à l’affiche le lendemain, à la salle Pleyel. Argument supplémentaire : toutes les places de concert ont été vendues depuis longtemps. Les musiciens anglais savent ce que représenterait le manque à gagner d’une annulation, mais aussi la perte de temps et d’image. Enfin, les concerts assurent la promotion du début de l’intégrale des symphonies de Mahler enregistrée par le label de la formation (LSO Live).
Pour l’Orchestre et l’administration du Duo Dijon, la course contre la montre est lancée, car on en a désormais la certitude : le camion n’arrivera jamais à temps. En quelques heures, et avant le raccord d’orchestre en soirée, il faut dénicher pratiquement tous les instruments, des cordes aux percussions, mais aussi le matériel d’orchestre et, si possible, des tenues de concert...

Mobilisation générale
Les responsables du Duo Dijon prennent contact avec le conservatoire, les enseignants, les musiciens professionnels, les magasins et les orchestres de la région. Les élus de la ville acceptent que le conservatoire prête son matériel : une harpe, trois contrebasses, un archet de contrebasse, du petit matériel de percussion (tambourin, triangle...), une timbale. Individuellement, des musiciens offrent leurs services : un professeur de clarinette prête son instrument. Un tubiste anglais choisit le tuba personnel d’un de ses collègues dijonnais. Un clarinettiste emmène ses confrères faire le tour des magasins d’instruments... Au Conservatoire de Chalon-sur-Saône, on débusque des contrebassons et des clarinettes. Musicien lui-même, le conseiller pour la musique du Duo Dijon propose son instrument au premier violon du LSO qui choisit, en revanche, l’archet du violon appartenant au directeur général !
Quant au second violon de l’Orchestre, il s’attribue l’instrument du directeur général et l’archet du conseiller pour la musique...
Un premier bilan des emprunts est encourageant. On est toutefois loin du compte. D’autres pistes sont lancées. A Chalon, un luthier prête des violons, des altos et des violoncelles. Lyon répond aussi à l’appel. De l’Orchestre national de Lyon, on obtient quatre contrebasses et un archet. Un musicien de l’Opéra prête son basson. Au même moment, à Paris, on loue des instruments de la petite harmonie.
Reste le matériel d’orchestre. Ici aussi, la solidarité fonctionne tout aussi efficacement. Un orchestre prête une partie de ses partitions. L’auditorium de Lyon fait de même. Le LSO télécharge son propre matériel - autant disposer de ses propres coups d’archets - grâce à sa bibliothèque qui est disponible en ligne sur Internet. Les feuilles sont imprimées pupitre par pupitre, puis reliées... Lorsqu’on croit que toutes les parties sont enfin réunies, on s’aperçoit qu’il manque les deux dernières pages des alti. Il est trop tard. Au concert, ceux-ci joueront pour la première fois de mémoire l’une des œuvres les plus complexes du répertoire symphonique.

Le concert
Il est 21 h 20. Le dernier instrument vient d’arriver. Le concert devait débuter à 20 h. Dans l’Auditorium, le public que l’on a fait patienter un verre à la main, est convaincu qu’il va assister à un événement. Mais il doit encore attendre car Gergiev et l’Orchestre décident in extremis de faire un raccord. Le concert débutera à 22 h, avec deux heures de retard.
Le public découvre un orchestre pour le moins "coloré", quelques rares tenues de concert éparpillées dans un parterre de tee-shirts et de jeans... Les cinq premières minutes sont éprouvantes aux dires mêmes des musiciens présents dans la salle : sonorités laides dans les cordes, équilibre précaire... Puis tout rentra dans l’ordre et ce fut le bonheur. De l’avis des musiciens anglais, ce fut l’une des plus belles soirées de leur carrière ! Le lendemain, certains avouaient même s’être renseignés sur le prix des instruments qui leur avaient été confiés pour cette soirée particulière, et qu’ils avaient trouvés remarquables...

 

L’Orchestre symphonique de la Radio de Bavière en rade

Dimanche 9 mars, les musiciens allemands et leur directeur musical Mariss Jansons arrivent de Londres et prennent leurs quartiers à Paris. Le Théâtre des Champs-Elysées les accueille en soirée... L’Eurostar laisse passer les musiciens, mais les deux semi-remorques de l’Orchestre bavarois sont stoppés par une grève des ferries...
« En début d’après-midi, j’apprends que le convoi est bloqué, explique Dominique Meyer, directeur général du Théâtre des Champs-Elysées. Par ailleurs, un match de rugby doit se dérouler en soirée au Stade de France. Autant dire que la circulation sera délicate sur l’autoroute du Nord. » Une seule solution : leur faire ouvrir la voie pour gagner un temps précieux. Quelle haute personnalité a-t-il fallu convaincre ? Dominique Meyer ne le dira pas, mais grâce à l’intervention des motards de la Gendarmerie nationale qui ouvrent la route au convoi, celui-ci arrivera avenue Montaigne quelques minutes avant l’heure de début du concert.
Il n’y aura donc pas de "raccord", le peu de temps étant consacré à mettre en place dix contrebasses, les harpes et une volumineuse percussion.
Dominique Meyer se rappelle avoir connu l’expérience... inverse : « C’était un concert des Talens lyriques de Christophe Rousset, présenté au Théâtre des Champs-Elysées, puis programmé au Barbican Center de Londres. Ce n’est pas le matériel qui est arrivé en retard, mais une partie de l’orchestre en raison d’une grève des trains. Le concert avait eu lieu avec une heure de retard. »

 

Abonnement à La Lettre du Musicien

abonnement digital ou mixte, accédez à tous les contenus abonnés en illimité

s'abonner
Mots clés :

Commentaires

Aucun commentaire pour le moment, soyez le premier à commenter cet article

Pour commenter vous devez être identifié. Si vous êtes abonné ou déjà inscrit, identifiez-vous, sinon Inscrivez-vous