Les vertus pédagogiques de l’alto

Saskia de Ville 13/11/2019
Nous sommes allés dans des classes de conservatoire observer comment s’apprend aujourd’hui cet instrument. Méthode, facture, répertoire… la pédagogie de l’alto est en plein essor.

« L’alto permet de chanter comme un violon, mais aussi de ronfler comme un violoncelle… J’aime la rondeur du son. » Marie Lèbre, 31 ans, est professeur au CRR d’Aubervilliers-La Courneuve. Mardi 24 septembre, 17 h 30, c’est l’heure de son tête-à-tête hebdo­madaire avec Chloé, 8 ans, qui suit des cours d’alto depuis trois ans. Les trente minutes de cours commencent par un échauffement : les épaules roulent, se lèvent et se relâchent. Une dernière vérification pour voir s’il y a assez de colophane sur l’archet et si l’instrument est accordé.
Si le regard de Chloé brille lorsqu’elle empoigne l’instrument, l’alto n’était pourtant pas son premier choix. Elle se voyait plutôt pianiste, batteuse ou encore violoniste. « Et puis maman a vu qu’il restait des places en classe d’alto et que ça ressemblait un peu au violon… » ­L’alto, un instrument de second choix ?  Pour Isabelle Lequien, qui enseigne au CRR de ­Boulogne-Billancourt, la situation a bel et bien évolué : « Aujour­d’hui, mes jeunes élèves se revendiquent altistes. Si on leur dit qu’ils sont violonistes, ils ne sont pas contents du tout ! » Alors à quoi est due cette évolution des mentalités ?

Petits altos

Il faut tout d’abord aller voir du côté de la lutherie. Depuis une quinzaine ­d’années­, les plus jeunes commencent à jouer directement sur un alto, sans passer par le violon. Marie Lèbre se souvient : « Avant, on apprenait à jouer sur des violons avec des cordes d’alto, le son était bizarre. Et puis les luthiers ont commencé à fabriquer de petits ­altos. » Ces instruments à plus grande hauteur d’éclisses permettent l’augmentation de la caisse de résonance et donc aux cordes graves de mieux sonner. « Avant, ça sonnait comme une boîte à savon ! se souvient Marie Lèbre. Ce qu’il y a de bien avec l’alto, c’est que le son n’est pas criard, il y a une douceur et une rondeur de son qu’on ne retrouve pas chez le violon. »
Un argument de plus pour convaincre les plus jeunes d’opter pour cet instrument accordé une quinte plus bas ? Il faudra de la patience pour obtenir un son digne de William Primrose. Mais ­l’alto se rapproche en cela des autres instruments de la famille des cordes frottées : la pression des cordes est très délicate, la justesse n’est pas placée, il faut donc savoir où mettre les doigts ; de plus, l’espace sur lequel on place l’archet est étroit. Isabelle Lequien va plus loin. « Le la est acide, le ré est nasillard, le sol est sourd, le do est caverneux et avec ça il faut faire le plus beau son du monde ! On doit jouer sur chaque corde différemment et tenter de rendre le tout homogène. » Un peu à l’image du rôle de ­l’alto dans la musique de chambre. Mozart, Beethoven, Bach et Dvorak ne jouaient-il pas de l’alto justement parce qu’ils aimaient la place centrale qu’il ­offrait au sein du quatuor ? « L’alto, c’est un peu la Maïzena de la musique de chambre, c’est-à-dire qu’on ne nous voit pas, on ne nous entend pas forcément, mais si on n’est pas là, la sauce ne prend pas », plaisante Isabelle Lequien.

Premiers cours

Si la littérature pédagogique s’est beaucoup enrichie, l’alto reste un instrument difficile à apprivoiser. Pour ­l’altiste Antoine Tamestit, c’est ce qui le rend intéressant. En ne sonnant pas bien au départ, il participe au développement de l’imaginaire du jeune musicien. « Je me souviendrai toujours de Michel Micha­lakakos, un professeur que j’ai eu à partir de l’âge de 10 ans. Il avait pour méthode d’enseignement de jouer beaucoup avec l’élève, quitte à jouer exactement les mêmes notes en parallèle pour montrer vers où aller. J’avais l’impression que son son était le mien. »
Mercredi 25 septembre, 12 h 30. Comme chaque semaine, Michel Michalakakos a pris ses quartiers dans une classe du CRR de Boulogne-Billancourt. À ses côtés, Florian, 18 ans, qui suit un cours d’alto pour la première fois. « Ça fait quatorze ans que je joue du violon. L’alto, je ne l’ai commencé qu’en juillet », confesse-t-il. « Certains violonistes sont effectivement réorientés vers ­l’alto par leur professeur, non pas qu’ils n’aient pas d’aptitudes, précise Michel Michalakakos. Ils sont tout simplement plus à l’aise sur du grave que sur des cordes aiguës. » Et Florian d’acquiescer : « Quand j’ai pris l’alto en main, je me suis rendu compte que l’instrument me correspondait mieux. Au violon, dès que ça s’envole dans les aigus et qu’il y a des acrobaties, je stresse. Dans le réper­toire de l’alto, on travaille plus sur le son, je trouve ça plus intéressant. »
Florian ne compte pas laisser son violon de côté pour autant. Michel Michalakakos constate que de plus en plus d’étudiants suivent un double cursus. Encore faut-il parvenir à passer d’un instrument à l’autre. Michel Micha­lakakos raconte : « Un jour, j’ai suivi un cours d’alto avec le violoniste Isaac Stern. Il voulait m’expliquer comment tenir l’archet solidement et, au lieu de jouer sur son violon, il a pris mon alto, bien qu’il n’ait jamais joué de cet instrument. Par réflexe, il a posé l’archet tel qu’il l’aurait fait sur son violon, mais sans voir qu’il était en fait sur le chevalet et il a tiré comme un fou. Il a tellement forcé l’exemple que l’archet lui a échappé des mains. Il m’a ensuite dit : “Bon, vous avez au moins compris ce qu’il ne fallait pas faire !” »

Nouveau répertoire

Si la lutherie s’est développée, le répertoire s’est également étoffé de manière extra­ordinaire, que ce soit en adaptations ou en création. « Lorsque j’étais assistante de Gérard Caussé au Conservatoire de Paris, j’ai croisé pas mal d’altistes qui passaient des concours internationaux, raconte Isabelle ­Lequien. Quand je regardais leurs programmes par rapport à ceux que j’avais travaillés vingt ans plus tôt, j’en avais à peine abordé un dixième. »
« En général, lorsque l’on parle de ­l’alto au grand public, il nous regarde avec un regard vide», constate Isabelle Lequien. Faut-il y voir la faute de la création tardive d’une classe d’alto au Conservatoire, en 1894, quatre-vingt-dix-neuf ans après celles de violon et de violoncelle ? Comment convaincre les futurs élèves de se tourner vers un instrument qu’ils ne connaissent pas ? Pour Alexandre Grandé, qui dirige depuis cinq ans le CRR d’Aubervilliers-La Courneuve, les professeurs ont un rôle à jouer. « Lors des journées portes ouvertes, on remar­que que les futurs élèves veulent surtout faire du piano ou de la guitare, parce qu’ils les connaissent. On orga­nise donc des parcours pour qu’ils décou­vrent les autres instruments et, dans huit cas sur dix, le choix se porte sur un instrument qu’ils ne connaissaient pas en arrivant», affirme-t-il.

Développement des concours

Les concours d’alto permettent également de mieux le faire connaître au grand public. Florian prépare le Concours national des très jeunes altistes, qui se tiendra du 5 au 8 décembre à Antony. « L’an dernier, nous avons ouvert le concours aux plus petits, sans limite d’âge. Quarante candidats se sont présentés sans que nous ayons fait de publicité », se réjouit Isabelle Lequien, membre de l’association Les Amis de l’alto, qui organise les épreuves. L’alto serait-il en passe de devenir un instrument incontournable ? En tout cas, les classes ­d’alto au CRR 93 affichent complet. « On a deux professeurs, ce qui représente 20 heures de cours par semaine. Ce n’est pas grand-chose pour un CRR, constate Alexandre Grandé. J’aimerais en avoir plus, mais les finances m’en empêchent. »

Si la jeune Chloé envisage de se tourner vers le métier de monitrice d’équitation et de continuer l’alto pour le plaisir, pour Florian, une carrière ­d’altiste se profile déjà. « Mon rêve, c’est de faire de la musique de chambre. » Une chose est sûre, l’altiste n’est peut-être pas toujours sur le devant de la scène, mais il est au cœur de la musique.

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