Bertrand Chamayou : « C’est la théorie du complot »

Antoine Pecqueur 18/11/2019

La proclamation des résultats du Concours Long-Thibaud-Crespin, dont le premier prix a été attribué au pianiste japonais Kenji Miura, a été huée samedi 16 novembre par une partie du public et des journalistes. Bertrand Chamayou, vice-président d’un jury présidé par Martha Argerich, livre à La Lettre du Musicien son témoignage :

« Contester la décision d’un jury est totalement sain. Mais, là, ce fut à mon sens disproportionné, personne dans le jury ne s’attendait à une telle réaction. Le jury était composé de neuf éminents pianistes, et tous ont fait preuve d’une humilité et d’un respect mutuel exemplaire tout au long des épreuves.
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J’aurais bien aimé qu’il en soit de même de la part du public au moment de l’annonce des résultats, ne serait-ce que vis-à-vis de ces candidats qui ont joué leur vie pendant une dizaine de jours très éprouvants. J’en sais quelque chose pour l’avoir vécu quand j’avais vingt ans.

 Fake news

Mais le plus grave ont été les explications qui ont circulé ensuite, dans des articles, sur les réseaux sociaux. C’est la théorie du complot et le règne des fake news. On a dit que Kenji Miura était de l’ « écurie » Argerich, or, si après vérification, il a certes obtenu en 2015 un prix de la Fondation Alink-Argerich, qui récompense de nombreux jeunes musiciens, Martha ne le connaissait pas et ne l’avait jamais entendu. D’autres ont affirmé qu’il y avait des connivences entre le label Warner et l’agence artistique Harrison Parrott, ce qui est absurde. Par ailleurs Alain Lanceron de Warner et François Guyard de Harrison Parrott France avait tout à fait la possibilité de choisir un autre lauréat, mais ayant été tous deux séduits par Kenji Miura avant même de connaître la décision du jury, ils ont été heureux de se rallier à ce premier prix. On a lu ou entendu que nous avions récompensé des pianistes japonais pour des raisons politiques (!) car le concours auraient des accords avec je ne sais quel groupe au Japon. Que nous avions « mal » classés les Français car ça aurait trop fait « cocorico ». On s’approche hélas dans ces cas-là du journalisme poubelle. Sans oublier des commentaires douteux, parlant de « premier prix pour Yamaha », pour caricaturer les pianistes japonais. Tout cela est regrettable, et il est insupportable d’être soupçonné de magouilles quand on sait pertinemment de l’intérieur avec quelle honnêteté les choses se sont déroulées. J’avais précisément choisi ces membres du jury pour éviter toute intrigue. Je peux affirmer que nous avons évité les intrigues, malheureusement je vois que nous n’avons pas réussi à éloigner la suspicion.

Jury cohérent

Je n’avais jamais participé à un jury aussi cohérent. Il y avait une véritable entente, avec évidemment des différences de points de vue, mais dans une dynamique intelligente, du respect et une attitude constructive. Tout était transparent entre nous. Nous avons décidé de ne pas révéler publiquement les notes attribuées aux candidats au cours des épreuves, car certains résultats ne doivent pas être pris de manière violente, voir insultante par les candidats que nous avons éliminés. Nous étions obligés de trancher, c’est la règle du jeu des concours, même si dans beaucoup de cas c’est antinomique avec un positionnement strictement artistique. C’est pour cela qu’il faut prendre les concours, leur jugement, et les classements de manière contextuelle, avec un certain recul et une certaine philosophie. Nous avons essayé de faire de notre mieux, n’en déplaise à certaines personnes, et dans tous les cas il faut toujours voir l’aspect positif d’un concours, qui permet de mettre en lumière plusieurs talents, pas seulement le premier prix. J’ai pour ma part repéré des talents, y compris dans des candidats éliminés aux premières épreuves, et je tâcherai de suivre leur évolution.

Niveau relativement égal

Le niveau global du concours était relativement égal dès le départ et presque tous les candidats ont eu des hauts et des bas. Pour les récompenses, nous nous sommes basés sur l’intégralité des épreuves, et pas seulement la dernière, dans laquelle, effectivement, même le lauréat a pu avoir quelques faiblesses. Mais nous avons cherché à récompenser le potentiel d’un musicien, et nous basions sur ce que nous avons perçu au cours des dix jours. Martha Argerich est arrivée seulement pour les épreuves concertos de la finale, mais elle a immédiatement ressenti chez ces candidats ce que nous avions compris d’eux au fil des épreuves. Il n’y a pas eu de polémique au sein du jury. On nous a demandé pourquoi les délibérations avaient été aussi longues. Précisément parce que nous avons pris le temps de discuter de chacun des lauréats, c’était un moment important pour nous tous. Être certain que nous ne prenions pas de décision trop hâtive. L’avenir distribuera peut-être les cartes différemment. J’ai moi-même eu le 4ème prix de ce concours en 2001, ça n’avait pas créé de polémique d’ailleurs, ni le public ni les journalistes (sauf quelques rares exceptions) ne m’ayant remarqué de talent particulier à l’époque, et j’avais compris la décision du jury, même s’il aurait pu en être autrement; ça ne m’a pourtant pas empêché de faire la carrière que je fais aujourd’hui. C’est le propre de tous les concours. Heureusement que les palmarès ne prédisent pas toujours l’avenir. Mais tous les jurés pourront dire que nous avons pensé juger avec justesse, d’après ce que nous avons entendu tout au long du concours. »

 

Propos recueillis par Antoine Pecqueur

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