Sophie Marinopoulos : « Là où il y a des bébés, il doit y avoir de l’éveil culturel »

Psychologue et psychanalyste, Sophie Marinopoulos a remis en juin dernier un rapport au ministre de la Culture sur la santé culturelle. Elle nous en présente la philosophie.
Une stratégie nationale pour la santé culturelle. Promouvoir et pérenniser l’éveil culturel et artistique de l’enfant de la naissance à trois ans dans le lien à son parent. C’est le titre du rapport que Sophie Marinopoulos, psychologue et psychanalyste, spécialisée dans les relations parents-enfants, remettait en juin dernier au ministre de la Culture, Franck Riester. Pour mener cette mission, qui lui avait été confiée en 2018 par ­Françoise ­Nyssen, Sophie Marinopoulos a auditionné 120 professionnels du milieu artistique et de la petite enfance. Ses rencontres avec les artistes ont nourri sa conviction profonde : c’est la culture qui va sauver les enfants et toute notre société du mal-être relationnel.
Nous l’avons rencontrée sur son lieu de travail, Les Pâtes au beurre, dans le 10e arrondissement de Paris. Un lieu d’accueil pour les parents et les enfants qu’elle a créé il y a vingt ans à Nantes.
Comment définissez-vous la santé culturelle ?
La santé culturelle est la santé de nos liens. Un enfant en bonne santé culturelle est en bonne santé dans la relation avec lui-même et avec un autre, en harmonie, en équilibre, dans le respect de l’autre. Être nourri culturellement ne veut pas dire être cultivé, mais être éveillé à sa vie intérieure grâce à des soins qui ont su développer une attention humanisante.
Qu’est-ce qui menace aujourd’hui la santé culturelle des plus jeunes enfants ?
La rapidité de nos vies. Le fait de ne pas prendre de temps exclusif avec les enfants les empêche de construire, d’être dans l’expérience. La dictature de l’instant nous habitue à tout avoir tout de suite. Notre impatience, notre réaction face à la frustration rejaillit sur notre rapport avec les enfants, que nous pressons comme des machines. Un autre phénomène entravant la santé culturelle tient à la façon consumériste dont se vit le plaisir, y compris dans les pratiques artistiques. L’enfant se retrouve dans une accumulation de “faire”, d’occupation. Ce qui m’inquiète, c’est de laisser penser que proposer de l’éveil culturel et artistique viserait à rendre l’enfant plus performant, alors que l’enjeu est dans le plaisir d’être, le plaisir de se nourrir, de ressentir. Enfin, l’écran, quand il est utilisé comme un évitement de la relation : l’écran baby-sitter place l’enfant dans une solitude néfaste à son développement.
Quels sont les symptômes de cette malnutrition culturelle ?
On voit aujourd’hui des enfants dits instables, je les défends : par leur prétendue instabilité, ils nous demandent d’être présents à leurs côtés. Les enfants sont des quêteurs de relation.
Les relations parents-enfants sont vite affectées par notre modernité. Les parents ont du mal à supporter leurs enfants, ils ne les comprennent pas et passent à côté du plaisir d’être ensemble. Cela suscite des tensions familiales qui auront des effets sur la vie sociale, professionnelle. Quelque chose se perd de la capacité à être ensemble.
Au vu des témoignages recueillis, quelles solutions préconisez-vous contre ce fléau ?
Le rapport est clair : c’est la culture qui va nous sauver. Une culture du ralentissement. Si vous allez avec un bébé vers un livre ou un instrument de musique, vous devez vous poser, prendre le temps. Il faut offrir aux tout-petits des temps d’éveil culturel et artistique à travers toutes les voies que nous avons. Ainsi, je préconise que la culture soit au cœur de l’accompagnement du lien parent-enfant dans un esprit de prévention, en lien avec le secteur du social, de la santé, de la famille, de l’éducation et de l’écologie. Il faut inviter, inciter nos politiques publiques à développer l’éveil culturel et artistique dans tous les espaces où il y a des bébés et leurs parents : crèches, haltes-garderies, assistantes maternelles, salles d’attente de PMI [protection maternelle et infantile, NDLR]. Nos villes aussi doivent être plus attrayantes, plus ludiques. Par exemple, mettre des pianos ou des distributeurs d’histoires gratuits dans les gares, c’est intéressant, on voit les gens attendre plus patiemment, se rassembler. Au-delà de notre territoire, le droit à l’éveil culturel et artistique doit être inscrit dans les grands textes internationaux des droits de l’homme, des droits de l’enfant et de l’Organisation mondiale de la santé.
Quel rôle les artistes et les lieux culturels et ont-ils à jouer dans cette stratégie ?
J’aurais pu appeler mon rapport Pour une politique publique de l’émerveillement, afin de montrer à quel point les artistes sont capables de concevoir des moments d’émerveillement pour nos tout-petits. Je ne suis pas certaine qu’ils mesurent l’importance de ce qu’ils font. Émerveiller, c’est central dans l’histoire des humains. Le spectacle d’art vivant ne vise aucun autre objectif que celui de nourrir l’enfant et ses parents d’une dimension imaginaire, symbolique, poétique, dans une atmosphère créant du désir et du plaisir. Il ne rime ni avec rentabilité, ni avec efficacité. Cela interpelle notre société, avide d’éléments quantifiables pour justifier toute action engagée. En cela, l’enfant nous rappelle à notre condition humaine et à nos besoins premiers, qui n’entrent pas dans des tableaux ni dans des grilles d’évaluation.
Quels moyens préconisez-vous pour développer l’engagement des artistes auprès des jeunes enfants ?
C’est un travail considérable de penser un spectacle pour les tout-­petits, de répondre à leur appétence. Être capable de les appréhender dans leur temporalité, dans la manière dont ils écoutent, dont ils voient. L’accueil, l’installation de l’espace, les mouvements, comment on se sépare : tout cela fait partie du spectacle. L’association ­artistes-professionnels de la petite enfance est particulièrement opérante pour proposer des moments d’émer­veille­ment adaptés. En France, nous avons une richesse d’artistes passionnés des bébés, qui ont une bonne connaissance de leur développement, qui prennent le temps de se former. Il faut les encourager en clarifiant leur statut et en harmonisant les modalités de rémunération de leurs interventions. Par ailleurs, la mission préconise de faciliter la participation des artistes au programme de préparation à la naissance, par des conventions-cadres entre le ministère des Solidarités et de la Santé et celui de la Culture. En effet, se préparer à l’arrivée de l’enfant n’est pas qu’un programme médical, mais inclut une attention culturelle de la part des parents et des professionnels. Le décloisonnement des ministères est nécessaire pour que tout le champ de la santé culturelle soit reconnu et partagé financièrement.
Quel est l’enjeu de l’implication des parents dans cet éveil culturel et artistique ?
Il faut prendre soin des parents pour qu’ils puissent prendre soin de leur enfant. L’éveil culturel et artistique est un vecteur favorable à la qualité de la relation. Par leur approche sensible des enjeux des relations humaines, les artistes traduisent cette part intime qui relie les êtres entre eux. L’expérience artistique amène le parent et le bébé à se regarder mutuellement, ce qui n’est pas évident. La prévention est un outil majeur de santé culturelle. Elle passe par une attention aux liens qui parfois demandent d’être réparés, à la suite de blessures vécues par une mère, un père, dans leur enfance. Il s’agit alors de restaurer cette part infantile blessée du parent, pour qu’il laisse tomber ses défenses psychiques qui l’empêchent d’être en empathie avec les émotions de son bébé. L’éveil culturel et artistique fournit dans ce cas un outil aussi sensible qu’efficace. Les structures culturelles doivent agir dans ce sens, mais l’éveil est partout : dans la maison, dans la nature. Le parent n’a qu’à mettre son enfant en situation d’émerveillement, c’est-à-dire prendre avec lui le temps de se laisser imprégner par ce qu’il y a autour de lui.
Le 14 octobre, Franck Riester a présenté les orientations de son ministère en faveur de la santé culturelle des enfants et des familles. Vont-elles dans le sens de vos préconisations ?
Pour l’instant, le ministère de la Culture a adhéré à ce rapport, il en a reconnu l’intérêt et l’importance. Il mesure la nécessité de suivre certaines préconisations, en particulier développer au maximum l’éveil pour que la majorité puisse y accéder, par la gratuité notamment. De plus, le rapport est intégré aux réflexions de la commission des 1000 premiers jours de la vie de l’enfant mise en place par Emmanuel Macron. Une politique publique est donc lancée, c’est une satisfaction. Cependant, j’attends encore beaucoup : il est nécessaire que sa mise en œuvre soit budgétisée rapidement et inscrite dans un calendrier.
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