Bêtabloquants : pilule miracle ou dopage déguisé ?

Coline Garré 27/11/2019
Cœur qui s’emballe, accélération de la respiration, mains moites, tremblements, lèvres sèches… Quel musicien n’a pas redouté les manifestations du trac avant une audition, un concours ou un concert ? Des médecins nous éclairent sur le recours à ces molécules antistress.
Quelque 70 % des musiciens auraient déjà eu recours aux bêtabloquants, selon une enquête américaine. En France, pas de chiffres officiels, mais personne n’ignore leur vertu antistress. Les bêtabloquants ? Inventés dans les années 1960 pour soigner des troubles cardiovasculaires, ils se sont révélés pertinents pour réduire les symptômes du trac. Ces molécules viennent bloquer les récepteurs bêta de l’adrénaline, hormone que le corps sécrète en quelques dizaines de secondes lorsqu’il se retrouve en situation de stress et qui est responsable des symptômes redoutés. Le dosage le plus répandu est 40 mg de propranolol une heure avant la performance.
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Longtemps utilisé hors des clous (car son autorisation de mise sur le marché ne concernait à l’origine que les troubles cardiovasculaires), le propranolol peut être prescrit officiellement depuis 2007 pour réduire les tremblements, la tachycardie (accélération du cœur) et les palpitations dans des « situations émotionnelles transitoires ». Pilule miracle ? Dopage ­déguisé ? Nuances.

Efficacité dans l’anxiété sociale

Solistes connus, étudiants ou amateurs éclairés… le Pr Raphaël Gaillard, psychiatre (université Paris-Descartes, GHU Paris psychiatrie et neurosciences), reçoit régulièrement des musiciens en quête d’une solution pour réduire leur trac. Mais la prescription de bêtabloquants l’interroge. Des études scientifiques ont bien montré leur efficacité dans l’anxiété sociale (groupe sous lequel est classée l’anxiété de performance, selon le DSM-5, manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux) ou dans les tremblements, en particulier dits “essentiels”, symptômes quotidiens d’une maladie neurologique.
Mais « pour la plupart des musiciens, il n’y a pas de pathologie médicale. On sort de la médecine, qui traite les symptômes d’une maladie, pour entrer dans le champ de l’amélioration des performances, ce qui s’apparente à du dopage », explique-t-il. « Si le tremblement devient invalidant au point qu’il entrave le fonctionnement normal du musicien, certes, l’on passe dans le soin. Mais si le bêtabloquant est utilisé pour être plus sûr de soi, prévenir tout dérapage, ou gommer l’excès de trac, on sort de l’indication médicale », insiste le Pr Gaillard. De fait, l’Agence mondiale antidopage interdit les bêtabloquants en compétition dans plusieurs disciplines : tir, tir à l’arc, fléchette, golf, apnée, automobile…

Des contre-indications

Comme tout médicament, les bêtabloquants présentent des contre-indications et ne doivent pas être pris en cas d’asthme ou de troubles du rythme cardiaque. « D’où l’importance de passer un électrocardiogramme avant d’en prendre », précise le Pr Gaillard. Ils ont aussi des effets secondaires, provoquant, par exemple, des cauchemars. Rendent-ils dépendants ? D’un point de vue physiologique, non, si leur utilisation n’est que ponctuelle. Mais une accoutumance peut se développer si la prise est quotidienne, avec une majoration de l’anxiété en cas d’arrêt. Sur le plan psychologique, la prise de bêtabloquants, y compris occasionnelle, peut se transformer en rituel que le musicien ou le sportif se forcera d’observer, non sans un brin de superstition.
Améliorent-ils les talents de l’interprète ? Pas si sûr. « Comme les bêtabloquants atténuent l’orage émotionnel de la performance, ils donnent l’impression d’une pensée plus organisée, moins paralysée par l’angoisse. Mais ils peuvent ôter au musicien le sentiment de vaciller suffisamment pour donner le meilleur de soi », relève le Pr Gaillard.

Prise ponctuelle

« Je ne suis pas pour, mais il est difficile d’être entièrement contre », considère pour sa part le Dr André-François Arcier, fondateur de la Clinique du musicien et de l’association Médecine des arts. « Une prise ponctuelle, exceptionnelle, peut se comprendre chez un musicien tétanisé par la perspective d’un concours aux enjeux immenses pour lui, qui redoute que les tremblements n’entraînent des erreurs techniques. » D’autant que contrairement aux autres tranquillisants (ou à l’alcool) le bêtabloquant ne diminue ni la vigilance ni les capacités motrices de l’artiste. Et si elles ne peuvent empêcher les pensées défaitistes ou négatives, il semblerait que ces molécules n’aient pas d’influence négative sur la concentration ou la mémorisation.
Les bêtabloquants pourraient même être particulièrement pertinents chez ceux qui, au-delà du trac, souffrent d’une ­anxiété de performance sévère. « Un quart des musiciens pourrait être touché ; parmi eux, deux gros tiers pourraient s’en sortir par du coaching ou une thérapie comportementale et cognitive. Restent des cas rares où il faudrait allier bêtabloquant et travail de fond sur des problèmes qui dépassent les questions de trac », estime le Dr Arcier.

Lier à une thérapie non médicamenteuse

Dans tous les cas, le spécialiste conseille de lier la prescription de propranolol à une thérapie non médicamenteuse. « Ainsi, le musicien ne peut dire à quoi est liée la sérénité qu’il retrouve et peut d’autant plus facilement se passer du médicament », explique-t-il.
La méditation, la sophrologie, des thérapies ­comportementales et cognitives ou la technique Alexander permettent, bien plus qu’une substance chimique, d’apprivoiser le trac, qui n’est pas sans vertu. « Le trac est un phénomène normal qui nous aide à faire face à une situation délicate. Il prépare le corps et l’esprit à l’action. L’adrénaline construit une relation positive au public », rappelle le Dr Arcier. Et d’appeler à ne pas négliger le « cercle vertueux du fonctionnement cérébral : la relaxation signale au cerveau qu’il n’y a pas de danger, ce qui “dés-alarme” l’amygdale et son système d’alerte. » Le professeur de musique a enfin un rôle fondamental pour préparer l’élève à se produire sur scène. « Au-delà de la performance technique, le pédagogue doit introduire dans son enseignement des méthodes pour gérer le stress, préserver l’estime de soi, et plus largement la santé du futur musicien », conclut-il.
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