Les musiciens dans les lieux de santé

Des musiciens s’impliquent dans des interventions auprès des malades. Une manière d’atteindre des publics éloignés, mais aussi de repenser la pratique de leur métier.
Les voix sont d’abord hésitantes, presque inaudibles. Petit à petit, la dizaine de résidents de la maison de retraite prend confiance et finit par apprivoiser la mélodie du célèbre Hymne à la joie : « Tous les hommes sont des frères quand la joie unit nos cœurs ! » résonne dans l’enceinte du centre d’accueil et de soins hospitaliers (CASH) de Nanterre, lieu historique de la prise en charge de la grande exclusion. Ici, la plupart de ces personnes âgées ont connu la rue et certaines sont suivies pour des pathologies lourdes. « Cela apporte aux résidents de la joie, de la détente, et puis cela fait découvrir d’autres styles musicaux », glisse Cindy Simonnet, animatrice depuis dix ans au CASH.
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C’est David Lefort, ténor du chœur de Radio France, qui anime l’atelier, en partenariat avec l’association Tournesol – pionnière dans l’intervention d’artistes en milieu hospitalier. Exercices vocaux, histoire de l’opéra, éléments de solfège : pendant une heure, le musicien fait partager sa passion du chant avec pédagogie et humour. « J’aime donner des concerts traditionnels, mais le contact est différent avec ces groupes, confie-t-il. Cependant, il est vrai qu’il faut pouvoir être à l’aise pour réaliser ce type d’intervention. Certains musiciens ne se sentent pas forcément d’y aller, car ils ont l’impression de ne pas avoir les outils. »

Sortir de sa zone de confort

Loin de son terrain de prédilection, le musicien doit en effet repenser sa pratique pour jouer au plus juste. « C’est un peu étrange à dire pour un musicien, mais il faut être à l’écoute », explique Philippe Bouteloup, enseignant au Conservatoire de Paris et fondateur de l’association Musique et Santé. « Il faut être en phase avec le public auquel on s’adresse. Quand on est sur scène, on est loin du public, alors qu’à l’hôpital, le musicien se retrouve dans une situation de proximité, par exemple dans une chambre avec une maman et son bébé. »
Une capacité à sortir de sa zone de confort et à s’adapter à son auditoire que le contrebassiste de l’Orchestre de Paris Stanislas Kuchinski a parfaitement acquise au fil de son expérience de trois ans au chevet de patients hospitalisés. « J’ai remarqué que les pièces de comédies musicales de Bernstein fonctionnaient très bien. Je ressens à chaque fois une écoute très forte. Ce sont des formats courts, très rythmiques et expressifs. J’ai abandonné quelques pièces de Bach, car je sentais qu’il y avait un peu d’ennui. »

Partenariat avec l’équipe soignante

Pour intervenir dans des lieux de santé, le musicien doit aussi être capable de nouer un véritable partenariat avec l’équipe soignante pour préparer son action. Qui est le patient ? Quel âge a-t-il ? Depuis combien de temps est-il hospitalisé ? Autant de questions qui lui permettront d’ajuster la durée, le choix des morceaux et même son placement dans l’espace. Pour Stanislas Kuchinski, jouer auprès de personnes malades ou handicapées est devenu une évidence et il tente de répondre favorablement à chaque fois qu’il est sollicité. « Cela donne un retour énorme de jouer non pas pour des gens pour qui tout va bien, mais pour ceux qui ne peuvent pas aller à la salle de concert, pour des enfants qui ne connaissent même pas le nom des instruments. C’est très fort, aussi fort que des applaudissements à la Philharmonie après un concert. » Philippe Bouteloup abonde dans ce sens : « Les musiciens redécouvrent le plaisir de jouer, le sens de la musique qu’ils avaient peut-être un peu perdu. Pour un musicien d’orchestre, ce sont des choses qui arrivent assez fréquemment. Ils redécouvrent le sens du partage et du “faire ensemble”. »

Mise en place d’un diplôme

Si la musique à l’hôpital pouvait par le passé susciter la méfiance du corps médical, elle est aujourd’hui plébiscitée et les orchestres sont régulièrement sollicités par des partenaires associatifs ou directement par les hôpitaux. « Il y a de plus en plus de musiciens impliqués et l’administration qui nous encadre essaye de nous sensibiliser à ces actions », confirme David Lefort. En effet, du côté de la direction des formations de ­Radio France, on assure accorder « une grande importance » à ces interventions, notamment à travers les opérations ­“Petits concerts entre amis” et “Notes de cœur”, tandis que l’Orchestre de Paris met en avant ses partenariats de longue durée avec les hôpitaux ­Robert-Debré et Armand-Trousseau. Quant à l’Orchestre national des Pays de la Loire, il vient de fêter les 10 ans du dispositif “Musique à l’hôpital”, qui a permis de toucher 1 200 patients et de former un quart de l’effectif de l’orchestre à ce type d’action. « Il y a des orchestres déjà engagés, d’autres qui ont besoin d’outils pour le faire », analyse Philippe Bouteloup, qui se réjouit d’une reconnaissance de plus en plus forte des compétences du musicien intervenant en milieu hospitalier par la formation. Un diplôme sera d’ailleurs proposé à la rentrée prochaine à l’université d’Aix-en-Provence, signe qu’une professionnalisation est en marche. « Inter­ve­nir à l’hôpital, ce n’est pas juste une bonne action, cela nécessite des compétences, et ces compé­ten­ces sont transmissibles », poursuit le fondateur de Musique et Santé.

Fonds privés

Cependant, les besoins sont énormes et faire intervenir un musicien professionnel a un coût. Il existe bien des financements Drac et agence régionale de santé avec la convention Culture et Santé de 2010, mais en réalité ce sont pour l’essentiel des fonds privés qui permettent de mener ces projets. « En ces temps de disette et d’économie financière, vous pensez bien qu’un directeur d’hôpital n’a pas du tout envie de dépenser de l’argent pour qu’un musicien vienne voir les malades ! Peu d’hôpitaux publics ont l’intelligence de se dire que cela fait du bien aux patients pour une somme tout de même modeste », regrette le professeur Jean-Marie Gomas, président du comité scientifique de la Société française d’accompagnement et de soins palliatifs. « Certes, les choses ont bougé, mais les finances ne sont pas encore vraiment là ! »

Étude clinique

Le Pr Jean-Marie Gomas défend depuis plusieurs décennies la présence de la musique vivante à l’hôpital. Bien plus qu’un simple divertissement, elle a des vertus souvent confirmées par des études cliniques. En 2014, alors responsable de l’unité fonctionnelle douleur chronique et soins palliatifs du CHU de Sainte-Périne à Paris, il a entamé, avec la violoncelliste et art-thérapeute Claire Oppert, un projet de grande envergure baptisé “Le Pansement Schubert”. L’objectif consistait à démontrer le pouvoir apaisant de la musique vivante en compa­rant une séance de soins douloureux avec et sans musique. Des résultats partiels ont mis en évidence une atténuation de la douleur allant de 10 à 50 % ainsi qu’un effet bénéfique pour les soignants. « C’est une manière de détourner l’attention du patient, une contre-stimulation sensorielle, détaille l’ancien praticien hospitalier. C’est incontestablement un bien-être pour le patient. Cependant, il y a de grandes difficultés méthodologiques à évaluer l’impact de la musique. La musique, c’est de l’émotion, de la subjectivité, or la science est obsédée par le fait d’évacuer la subjectivité. »
Coauteur de l’étude, Claire Oppert intervient régulièrement dans des colloques sur la fin de vie et publiera en février prochain Le Pansement Schubert, en mémoire d’une patiente démente, que seul le mouvement lent du Trio n° 2 du compo­si­teur autrichien avait le pouvoir de calmer quand une infirmière changeait son pansement. Le livre relatera son parcours auprès de jeunes autistes ou de patients en soins palliatifs. « La musicothérapie ne guérit pas et n’en a pas la prétention. Elle fait partie d’une approche globale du “prendre soin”. Par les moyens sonores, on s’adresse à la partie vivante de la personne, celle qui n’est pas altérée par la maladie, les déficits physiques ou les états de conscience diminués. Pour moi, cela donne du sens à tout mon parcours : quand je suis au chevet d’un patient en fin de vie, j’ai l’impression d’être à ma juste place. »
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