À Tours, un conservatoire meurtri

Plus d’un an après le suicide du chef de chœur mis en examen pour viols sur mineurs, le CRR de Tours panse lentement ses plaies. Beaucoup d’interrogations demeurent, la justice continue ses investigations. Les proches des victimes déplorent la chape de plomb qui recouvre cette affaire.
C’est le constat de dysfonctionnements en série qui ont engendré une grande détresse chez tout le monde », nous affirme d’emblée une mère d’élève. Près d’un an après le suicide de Pierre-­Marie Dizier, chef de chœur de la maîtrise du conservatoire ­Francis-Poulenc de Tours, mis en examen pour viols et agressions sexuelles sur mineurs en février 2018, les plaies sont encore vives et la colère sourde. Pour beaucoup, « rien n’a été fait en temps en heure » par le conservatoire ni par la mairie, avec le sentiment tenace qu’on a « balayé la poussière sous le tapis ». Retour sur une affaire sordide, où les langues peinent à se délier : sur une trentaine de professeurs sollicités, aucun n’a souhaité parler ouvertement.
La suite de l'article (93 %) est réservée aux abonnés...

« Vigilance soutenue »

Février 2018, Pierre-Marie ­Dizier est interpellé et incarcéré. Ce musicien apprécié, bénéficiant d’une aura considérable auprès des familles abusait de ses élèves lors de voyages ­extrascolaires, organisés à sa propre initiative. Avec un procédé très simple : il leur administrait du soi-disant « paracétamol pour se détendre ». Il s’agissait en réalité de somnifères et d’anxiolytiques. Un des élèves sonnera l’alerte en rapportant une gélule à sa famille. Le 16 septembre, Pierre-­Marie ­Dizier se suicide dans la maison d’arrêt de Tours.
Alors que l’affaire semblait classée, nouveau rebondissement en septembre 2019. L’interview donnée par Christophe Wallet au journal local, La Nouvelle République1, met le feu aux poudres. L’ancien directeur – qui a quitté le conservatoire, où il officiait depuis 2010, pour devenir formateur au sein d’organismes publics et privés – revient sur la gestion du drame. Il avait refusé jusqu’alors de parler de l’affaire à la presse. Il y évoque notamment « la vigilance soutenue » dont faisait l’objet ­Dizier. Pour une mère d’élève, l’interview de Wallet montre « un manque total de respect à l’égard des victimes ». Cet entretien a néanmoins eu le mérite de libérer la parole des principaux concernés.

« Tout a commencé dans les locaux du conservatoire »

« On ne peut plus se taire. Trop de choses fausses sont dites. Il dit qu’il porte des cicatrices, qui ne sont pas béantes. Mais nos plaies à nous sont encore béantes et pleines de sang. » Dans un entretien accordé à La Nouvelle République, une victime et sa mère révèlent ainsi que des viols ont été commis à l’institution même : « Tout a commencé dans les locaux du conservatoire, contrairement à ce qu’on veut nous faire croire […] Notre fils a été violé pendant plusieurs années, plusieurs fois par semaine, dans cinq salles différentes. » Un élément qui change la donne, selon un membre de l’équipe enseignante : « Jusqu’alors, ma conscience et ma culpabilité s’étaient arrangées avec la thèse officielle. On ne pouvait pas surveiller Dizier puisque les agissements se déroulaient à l’extérieur. »
Pour certains parents, la sidération prime. Pour d’autres, la nouvelle n’est guère surprenante. « On est une multitude à avoir su sans savoir ; sans disposer d’aucune preuve », nous confie l’un d’eux. « Avant que je mette mon enfant au conservatoire, une amie m’a avertie : “Surtout, tu ne le laisses pas s’approcher de Dizier” », rapporte une mère d’élève. Déjà en 2005, Pierre-Marie ­Dizier avait été condamné pour des faits d’attouchements datant de 2002. Avant d’être relâché dans la nature. Mais comment expliquer que la chape de plomb se maintienne aussi longtemps ? Pour beaucoup, l’affaire a souffert d’une gestion de crise maladroite et d’une mauvaise communication.

Droit de réserve

En 2018, la mise en examen du chef de chœur secoue la vie publique tourangelle. Le 21 février 2018, le maire, Christophe Bouchet, prend la parole, lors d’une conférence de presse. Il présente Pierre-Marie Dizier comme un « manipulateur », un « personnage particulièrement retors et pervers », qui avait « mis en œuvre toute une série de mesures pour déjouer la vigilance renforcée », dont, a priori, il faisait l’objet depuis son retour au conservatoire. Des mots qui passent mal auprès des parents d’élèves : « C’est n’importe quoi. Pierre-Marie Dizier était un homme seul. Il ne faisait pas partie de ces professeurs qu’on voyait discuter avec des collègues. » Pour rappel, le CRR, géré en régie municipale par la ville de Tours, accueille environ 1 500 élèves, « ce qui a pu rendre difficile une surveillance particulière », précise un salarié.
Quelle est la part de responsabilité du conservatoire ? Pourquoi les alertes successives n’ont-elles pas permis de l’arrêter plus tôt ? Face aux questions pressantes des familles, le directeur, Christophe Wallet, indique à son équipe la stratégie à adopter, dans une note interne. Il s’agit d’esquiver l’affaire en maniant des « éléments de langage » prescrits. Une mesure qui choque au sein de l’équipe. « Plus vous cherchez à contenir l’indignation, plus ça va mal », résume un enseignant. Une réunion avec les parents d’élèves – une sorte de ­ ­ “câlino-thérapie” – est aussi organisée. En juin 2018, le deuxième chef de chœur de la maîtrise, Pierre-Louis Godeberge, est suspendu par la ville de Tours. Le motif ? Avoir évoqué de manière trop frontale l’affaire Dizier devant huit enfants. Pour un témoin de l’affaire, « le droit de réserve concourt à une ambiance délétère ».
Contactée par La Lettre du Musicien, la mairie n’a pas souhaité répondre à notre demande d’entretien. On nous a également demandé, par l’intermédiaire de l’attaché de presse, de cesser « de contacter les professeurs ». Christophe Wallet, joint par téléphone, n’a pas donné suite à notre requête. Tout comme la future directrice du conservatoire, Victoria Ducret-­Pottiez, qui prendra ses fonctions début 2020. Bref, toutes les portes sont restées fermées devant nos interrogations. Preuve de l’extrême tension d’une affaire qui, à force de déni, risque d’imploser.

Absence de communication

« Il n’y a eu finalement aucune gestion de crise, ni auprès des enfants ni auprès des parents. Le maire de Tours a brillé par son absence. Ce qui a manqué est un vrai temps de concertation, qu’on nous explique comment marche la procédure. Les parents n’ont pu vider leur sac, calmer leurs inquiétudes, leurs peurs. Ça a manqué de panache, de transparence, d’autorité, déplore une mère d’élève. La mairie et la direction du conservatoire auraient pu être nos premiers de cordée. »
Pour un membre de l’équipe enseignante, ce musellement autour de l’affaire relève purement d’un faux pas : « Si la communication avait été un peu plus réfléchie, il n’y aurait pas eu de suspicion. Leur seule défense a été de ne pas parler et de ne pas laisser parler les autres. Si les victimes ne se reconstruisent pas par la parole, comment peuvent-elles s’en remettre ? Il n’y a pas eu de faute intrinsèque, mais une communication maladroite, qui a mené à une impasse. »

Un maire fraîchement élu

Selon un autre témoin de l’affaire, « le directeur du conservatoire n’a pas su prendre en compte la mesure des faits. Il n’a pas mis les mains dans le cambouis. Il s’agissait plutôt d’un administrateur, qui n’avait pas forcément une vue complète de la situation. Le maire non plus n’a pas pris ses responsabilités. Le souci principal était de préserver l’institution. » Éteindre le feu à tout prix. Éviter de faire des vagues. Réflexe institutionnel classique, comme le souligne l’opuscule Lutte contre la pédophilie, publié par la Conférence des évêques de France : « Le silence a souvent été un réflexe de protection des institutions, mais il reflète également la difficulté d’appréhender ce type de situation. La réputation et l’image de l’institution peuvent sembler plus importantes que la dénonciation publique. »

Dispositif d’accompagnement

Après le scandale, l’inquiétude domine. Les mesures peinent à poindre. L’une d’elles est assurée par l’association France Victimes 37, qui fait intervenir une psychologue auprès des enfants abusés et de leurs familles, afin de leur apporter, au moins, un peu d’apaisement. Interrogée sur le dispositif d’accompagnement établi, l’association locale n’a pas souhaité nous répondre. Le fait est que certaines familles se sont senties démunies, quant à l’attitude et aux mots à adopter face à leurs enfants : « Je me suis retrouvée à expliquer ce qu’est un viol à ma petite fille de 8 ans », relate une mère de famille, manifestement embarrassée et révoltée. « Il y a un discours adapté pour parler d’un sujet aussi délicat que la pédophilie, et il est resté à la charge des parents. »
Même sentiment d’abandon chez la mère d’une victime qui a témoigné dans La Nouvelle République : « Quand je lis que le directeur se souciait des enfants et de leurs familles, je me demande de qui il parle. La seule chose qu’il a faite, c’est d’organiser une réunion publique, mais vous croyez qu’en tant que famille de victime, on allait venir à cette réunion pour raconter notre vie ? Par la suite, aucun coup de fil, ni du directeur, ni du maire, aucune excuse. Comment autant de gens ont-ils pu ignorer ce qui se passait sous leurs yeux ? Une chape de silence s’était installée sur l’établissement. Heureusement qu’il y a eu le courage de ces enfants qui l’ont piégé. »
Le suicide de Pierre-Marie Dizier a mis fin à toute poursuite pénale, mais la justice continue ses investigations – sous la houlette du procureur Grégoire Dulin. Pour Benoist Pierre, candidat LREM aux élections municipales de mars, l’heure est à la prudence : « Il faut avoir les éléments de l’affaire et donc du procès en cours pour comprendre comment un scandale pareil a pu être possible, en dépit des nombreuses alertes. C’est à la justice de mettre en avant les dysfonctionnements et les responsabilités. C’est à partir de là qu’il faudra prendre les mesures nécessaires pour que jamais cela ne recommence. » Des actions au civil pour obtenir des réparations financières sont également possibles pour les parents qui le souhaitent..
Abonnement à La Lettre du Musicien

abonnement digital ou mixte, accédez à tous les contenus abonnés en illimité

s'abonner
Mots clés :

Commentaires

Aucun commentaire pour le moment, soyez le premier à commenter cet article

Pour commenter vous devez être identifié. Si vous êtes abonné ou déjà inscrit, identifiez-vous, sinon Inscrivez-vous