La santé dans la formation supérieure du musicien

Saskia de Ville 27/11/2019
Les musiciens commencent à prendre davantage soin de leur corps. Prévention des troubles musculo-squelettiques, gestion du stress et du trac… Comment les conservatoires supérieurs traitent-ils les questions de santé ?
«On ne m’a jamais appris à prendre soin de moi, ni les professeurs du Conservatoire ni les grands maîtres russes avec qui j’ai étudié. Il me fallait travailler mon clavier, le reste passait au second plan. » Tel est le constat de David Kadocch, pianiste et désormais aussi sportif accompli. Il y a quatre ans, il décide de changer de cap et de se mettre au CrossFit, une discipline qui combine haltérophilie, gymnastique et sports d’endurance. Sa décision en a surpris plus d’un : « Un artiste qui prend du temps pour lui, alors qu’il pourrait travailler son instrument, c’est mal vu ! Alors, imaginez un pianiste avec des bras musclés… » Il est intarissable quand il s’agit de dresser la liste des bienfaits de cette pratique : « J’ai renforcé ma posture, je transpire moins lorsque je joue et j’arrive à produire un son plus puissant en faisant moins d’efforts. »
Les effets positifs sur la gestion du stress et du trac figurent également au tableau. « Qui plus est, lorsque je suis sur scène, je parviens à mieux mobiliser mes forces physiques et intellectuelles. Je ne lâche rien. Dans le sport, il y a aussi ce rapport à la concentration, à la progression et à la persévérance. » L’écoute de soi et de son corps est d’ailleurs centrale dans l’enseignement de David Kadouch à l’Académie musicale Philippe-Jaroussky. Ce pianiste et professeur est-il en cela une exception ?

Échauffements

« Votre professeur, ce n’est pas moi, c’est votre squelette ! » répète inlassablement le violoncelliste Jérôme Pernoo à ses élèves du Conservatoire de Paris. « Avant chaque cours de gammes, nous commençons par des échauffements et de petits exercices. Il faut que les élèves comprennent comment tout s’enclenche, de l’épaule jusqu’au bout des doigts. » Ces habitudes à prendre sont indispensables au musicien s’il veut prévenir les troubles ­musculo-squelettiques. « Il faut que cela rentre dans la routine quotidienne, même si c’est parfois difficile à la fin d’une journée de boulot, car on est épuisé », concède-t-il. Force est de constater que cela n’est pas encore systématiquement intégré aux cours et reste rare chez les musiciens. Le décalage entre le temps qu’ils consacrent à la pratique de leur instrument et à leur corps est toujours considérable.

Dans les conservatoires supérieurs

« Cela fait quinze ans que je suis en poste et je constate que l’intérêt des élèves et des professeurs pour la question du corps est en augmentation. D’ailleurs, des intervenants spécialisés sont régulièrement invités à compléter la formation instrumentale des étudiants, comme des kinésithérapeutes. » Serge Cyferstein, responsable du département de pédagogie au Conservatoire de Paris, est plutôt confiant lorsqu’on lui demande si les mentalités changent. Mais si l’on considère que des graines doivent être semées dès les premières années pour germer durablement, la formation des futurs enseignants est-elle en adéquation ? À quelle fréquence ces étudiants qui suivent le parcours menant au diplôme d’État ou la formation au certificat d’aptitude sont-ils confrontés à ces questions ? Au Conservatoire de Lyon, il n’existe pas encore de module précis, hormis quelques interventions de spécialistes. À celui de Paris, « des connaissances générales sont déjà présentes chez les élèves avant qu’ils n’abordent lesdites formations », nous dit-on. Il existe en effet un module suivi par tous les élèves musiciens en premier ­cycle supérieur : “Aspects pratiques du ­métier-santé”. Ce module propose deux jours de conférences et d’ateliers sur le sujet (deux fois une heure et demie). Les élèves peuvent également ajouter deux cours optionnels à leur cursus : préparation physique et mentale du musicien (deux heures hebdomadaire pendant un an) et technique Alexander, qui permet de rétablir un équilibre postural (40 minutes par semaine en individuel et une heure quatre fois par trimestre en collectif, le tout pendant un an). Oserions-nous dire que nous sommes là dans la sensibilisation plutôt que dans la formation approfondie ?

Cours des professionnels de la santé

Pour Serge Cyferstein, les choses bougent petit à petit : « Les professeurs sont de plus en plus ouverts à l’ensemble des techniques du travail du corps, à la prévention des troubles. Ils me proposent régulièrement des noms de spécialistes qui pourraient intervenir. » Verrons-nous un jour fleurir des cours donnés conjointement par des professeurs d’instrument et des professionnels de la santé ? La kinésithérapeute Isabelle Coëffet en rêve, mais il reste du chemin à faire. Depuis 2009, elle assure le cours de préparation physique et mentale du musicien au ­CNSMD­ de Paris. « Au moment de la mise en place du cours, on nous avait laissé la possibilité d’aller dans les classes d’instrument. Mais beaucoup d’enseignants, même s’ils n’en pensaient que du bien, avaient du mal à adopter la pratique que nous leur proposions. Cela s’est donc arrêté. » Qu’en est-il des élèves ? Sont-ils tous prêts à faire ce travail ? Le cours de préparation physique et mentale du musicien est ouvert à tous les élèves du département des disciplines instrumentales, mais reste optionnel. Au grand regret d’Isabelle Coëffet, le cours n’accueille chaque année qu’une soixantaine d’étudiants. « C’est trop peu. Qui plus est, quand ils sont débordés, c’est le premier cours qu’ils font sauter ! » Pourtant, avec trente ans d’expérience, cette kinésithérapeute proche des musiciens aurait plus d’un conseil à leur donner pour améliorer leur quotidien. « J’essaie de les aider à concilier les impératifs techniques liés à la pratique de leur instrument et leur corps. C’est une approche très personnalisée, puisque chaque musicien aborde son instrument avec ses propres spécificités. » Et d’ajouter : « Mais comme je ne suis pas professeur d’instrument, certains étudiants pensent que je ne peux pas comprendre comment tenir un archet convenablement. » Les étudiants seraient-ils méfiants ? De l’aveu de Jérôme Pernoo, cette complémentarité des disciplines est pourtant un plus : « On ne doit pas avoir mal quand on joue. Si c’est le cas, on arrête et on essaie de comprendre. Mais dans certains cas, le diagnostic est difficile à établir, car nous ne sommes pas médecins. »

Réticence des musiciens

À quoi cette réticence est-elle due ? « Il y a cette croyance que la douleur du musicien est normale et qu’il faut l’accepter », avance Isabelle Coëffet. De plus, la notion de blessure reste encore de l’ordre du tabou chez les musiciens, que ce soit lorsqu’il s’agit de témoigner à visage découvert pour un article ou face à un producteur de concerts. « Une tendinite, ça ne se voit pas, l’organisateur peut donc penser qu’on exagère », témoigne Jérôme Pernoo. « Et puis le psychique peut prendre le dessus. Si le concert est important, on va plus facilement se forcer, quitte à se faire mal, car avant que le corps ne dise stop, on peut encore tenir un long moment. »

Manque de budget

Mieux vaut prévenir que guérir ? « En tant que musicienne, je consulte tous les mois Coralie Cousin, kinésithérapeute spécialiste des musiciens. Je ne peux convaincre mes élèves que si je me l’applique à moi-même ! » affirme Ghislaine Petit-Volta, professeur de didactique de la harpe au Conservatoire de Paris. Dans le cadre du cursus, trois heures de cours sont offertes une fois par an avec cette kinésithérapeute. « On ne fait qu’aborder le sujet, c’est donc à eux d’approfondir. » Certes, dans un monde idéal, l’instrumentiste débutant pourrait être pris en charge de la même manière que le chanteur qui est, lui, nettement plus à l’écoute de son corps. Au CNSMD de Paris, Serge Cyferstein aimerait faire plus, « mais nous manquons de temps et de budget ». À Lyon, « ces questionnements sont pris très au sérieux et des initiatives sont en train d’émerger ». De façon plus réaliste, les cours optionnels pourraient être rendus obligatoires afin que les futurs enseignants de conservatoire soient mieux armés pour former les interprètes de demain. Cela permettrait surtout à l’apprenti musicien de prendre conscience, dès son premier cours, que son corps a besoin d’être échauffé et étiré comme celui d’un sportif, et surtout que son instrument n’est pas seulement celui qu’il a entre les mains.
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