Des métaux lourds dans les instruments à vent

Suzanne Gervais 27/11/2019
Aujourd’hui, les consommateurs veulent connaître la composition de ce qu’ils achètent. Et celle des instruments ? Coup de projecteur sur les vents et leurs métaux, parfois problématiques.
Des flûtistes qui souffrent d’infections aux lèvres et de démangeaisons sur les mains, des trombonistes qui remarquent des problèmes gastriques après avoir essayé une nouvelle embouchure… Un réparateur en région en voit passer chaque année.

Problèmes pulmonaires

Le dernier cas en date lui a semblé plus inquiétant : « Une petite fille de 10 ans jouait depuis six mois sur une flûte traversière achetée à très bas prix. Elle souffrait d’une toux chronique sans que les médecins puissent en expliquer la cause. Un jour, la mère vient faire réparer l’instrument et je la mets en garde contre la mauvaise qualité de l’instrument et sa compo­si­tion. Elle a tout de suite fait le lien. »
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L’élève se fait prêter une flûte Yamaha et la toux a cessé. Le réparateur est catégorique : « Certains instruments contiennent des traces de métaux lourds et sont nocifs pour la santé. Il faut sensibiliser les musiciens et surtout les parents, qui achètent souvent le moins cher possible quand leur enfant débute. » Les instruments à vent fabriqués en Asie et vendus à des prix imbattables peuvent présenter des risques pour la santé, au point d’être allergènes, voire carrément toxiques. Ingénieur au pôle recherche et développement chez Buffet Crampon, Michael Jousserand avoue ne pas être « convaincu » de la pureté des alliages des instruments qui viennent d’Asie. Comme pour la viande ou les vêtements, la question de la provenance pose celle de la qualité. « L’Asie n’en est pas au même stade que nous pour les normes de sécurité, explique Jérôme Selmer, PDG de l’entreprise Henri-Selmer. Dans les instruments bas de gamme qui sont importés, il peut y avoir des problèmes. »

Le plomb, bientôt banni

Parmi les différents métaux utilisés pour fabriquer les cuivres et les bois, deux sont préoccupants pour la santé du musicien : le plomb et de nickel. Chez Selmer, on s’efforce de réduire l’utilisation du plomb. « Nous n’étirons plus les instruments avec une rondelle de plomb, mais avec de l’étain, explique le PDG. La prochaine étape est de remplacer la soudure étain-plomb. Nous cherchons des solutions du côté du cuivre. » Chez Selmer comme chez Buffet Crampon, les départements recherche et développement anticipent la prochaine interdiction du plomb : « Les soudures à l’étain, sans plomb, seront obligatoires en 2020, affirme notre réparateur. C’est déjà le cas au Japon : Yamaha a banni le plomb de ses instruments. »
Face à l’inquiétude que suscite le mot “plomb”, Coraline Baroux, déléguée déléguée générale de la Chambre syndicale de la facture instrumentale (CSFI), tient à apporter des précisions : « Dans les instruments qui sortent des ateliers français, on trouve du plomb dans le laiton qui sert à fabriquer les cuivres. Mais c’est 1 % de plomb pour 30 % de zinc et 69 % de cuivre. On en trouve aussi dans les pièces usinées, c’est-à-dire fabriquées par des machines, où il sert de lubrifiant pour faciliter le moulage et éviter les fissures. Mais la quantité de plomb est très faible – 1 à 3 % – et, surtout, le métal est plaqué ou verni, voire les deux, donc il n’y a jamais de contact direct avec la peau. »

Eczéma, urticaire et nickel

Bien plus utilisé que le plomb, le nickel ne présente pas des risques d’intoxication, mais d’allergie. « Eczéma, plaques rouges et très urticantes… Le nickel est la cause la plus importante d’allergies chez les musiciens ; il est l’allergène le plus important en Europe, explique l’allergologue ­Marie-Noëlle Crépy. Les instrumentistes à vent sont particulièrement touchés. » Dans les vents, il est présent sous forme de maillechort : un alliage de cuivre, de zinc et de nickel, qui résiste mieux à la corrosion que l’argent. « En France, les flûtes en maillechort sont toujours plaquées or ou argent, et la tête de l’instrument est en argent massif », insiste Michael Jousserand. Depuis 2018, les fabricants n’ont plus le droit de vendre, en Europe, des instruments dits “nickelés” : avec les clés ou les chapeaux des pistons, pour les trompettes, en ­nickel. La situation est différente aux États-Unis, où les finitions ni­cke­lées sont très prisées pour leur ­brillant. « Nous n’avons pas encore repéré là-bas de cas d’enfants qui auraient développé une allergie au nickel en raison de l’utilisation d’un instrument », souligne Coraline Baroux. Pour la déléguée générale de la CSFI, difficile de faire l’impasse sur le nickel, qui se recycle d’ailleurs très facilement : « Son impact écologique est faible. De ce côté-là, le nickel a bonne presse. »

Solvants cancérigènes

Mais le plomb et le nickel ne sont pas les seuls composants à requérir la vigilance des fabricants. Le type de chrome utilisé pour les coulisses des trombones sera bientôt interdit, pour des raisons sanitaires. « Nous avions besoin d’un dépôt de chrome 6 sur la surface des coulisses, explique Michael Jousserand. Nous allons devoir remplacer ce matériau. On fait des essais avec d’autres types de chromes, qui ne sont pas encore concluants. » Difficile de changer de famille de produits sans dégrader la qualité de l’instrument. Les produits utilisés pour le nettoyage des instruments dans certains ateliers d’Asie suscitent également des inquiétudes. « Il y a trente ans, les instruments étaient dégraissés avec du trichloréthylène*, nous confie un réparateur d’instruments. C’est maintenant interdit, mais dans certains ateliers, ailleurs dans le monde, des instruments continuent d’être nettoyés avec ce produit ! »

La tentation du bio

Les anches sont un autre sujet de préoccupation pour les musiciens. Certains roseaux sont en effet arrosés de pesticides, ce qui peut provoquer des démangeaisons, voire des infections : « J’ai vu des musiciens allergiques aux anches qu’ils utilisaient, à moins de les laisser tremper plusieurs heures avant de les utiliser », assure un réparateur. Certains fabricants font donc preuve d’une vigilance accrue, comme la maison Vandoren, leader en France. « Nous tra­vaillons avec des associations d’agriculteurs pour avoir des plantations sans pesticides », nous assure-t-elle. Le bio, bientôt un nouveau créneau sur le marché des accessoires d’instruments de musique ? Pesticides sur les anches, et solvants sur les housses et étuis. « Certains étuis neufs sentent anormalement fort et mauvais, déplore Michael Jousserand. Ils contiennent des solvants peu orthodoxes, comme le styrène, un produit cancérigène. » Conseil pratique : sentir son étui avant de l’acheter. Une odeur forte est rédhibitoire.

Vers des normes internationales ?

Face aux risques potentiels, les États-Unis ont mis en place, depuis 1986, la Prop65, « une loi qui recense toutes les substances jugées dangereuses et exige que tout objet – dont les instruments –importé sur le sol américain ait une étiquette signalant les risques, explique Michael Jousserand. Nous y arriverons sans doute aussi chez nous. » En Europe, la réglementation Reach, entrée en vigueur en 2007, impose aux entreprises d’identifier et de gérer les risques liés aux substances qu’elles fabriquent et commercialisent au sein de l’Union. Plus récemment, un projet de loi a été déposé par la Chine. L’objectif annoncé est de lancer des travaux de normalisation à l’échelle internationale pour les instruments de musique, notamment leur composition. Le projet est étudié par l’Organisation internationale de normalisation (ISO), mais plusieurs pays s’y opposent, dont la France. « Les fabricants chinois veulent développer des normes internationales sur l’utilisation des métaux, explique Jérôme Selmer. Or, pour l’heure, un instrument fabriqué en Chine n’a pas le même niveau d’exigences qu’un instrument conçu en Europe. Nous avons toujours refusé cet alignement, mais c’est un pays puissant. S’ils obtiennent gain de cause, il faudra réagir. »

Parce qu’ils sont en contact quotidien avec des métaux potentiellement toxiques et allergènes, les musiciens constituent un groupe à risque, notamment pour les maladies de peau. Si les instruments importés en Europe sont soumis à des réglementations strictes, d’autres, vendus à très bas prix sur internet par le géant chinois du e-commerce Alibaba, et même chez des grossistes européens, échappent à toute traçabilité et aux normes fixées par l’Union. À l’heure où les normes environnementales et sanitaires tendent à s’harmoniser, nul doute que, dans les mois à venir, la composition des instruments de musique, les vents, mais aussi les cordes, sera au cœur des débats, sanitaire et écologique..
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