Chopin, phtisique, face à ses Préludes

André Peyrègne 27/11/2019
Alors qu’il est confronté à la tuberculose, le compositeur polonais livre un recueil de chefs-d’œuvre pour piano.
Cela faisait des semaines qu’il toussait. Ses poumons se déchiraient tandis que ses mains couraient sur le clavier. Frédéric Chopin ignorait encore, à ce moment, qu’il était atteint de cette maladie “romantique” qui allait contaminer les textes de Musset, de Balzac ou d’Hugo et ferait mourir Mérimée, Edgar Poe, les sœurs Brontë ou la Traviata : la tuberculose.
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Dans le langage élégant on l’appelait la phtisie. Cette maladie allait le ronger pendant onze ans. Il apprendrait à vivre avec elle, il l’apprivoiserait comme Baudelaire sa douleur. (« Sois sage, ô ma douleur, et tiens-toi plus tranquille ! ») Elle attiserait son inspiration et teinterait de mélancolie ses Valses ou ses Nocturnes. Il en mourrait en 1849 à l’âge de 39 ans.
Pour le moment, à l’automne 1838 George Sand, qui venait d’entrer dans sa vie, décida de l’amener sous le soleil des Baléares en compagnie de ses enfants, Maurice, 15 ans, et Solange, 10 ans, et de leur domestique, Amélie. Ils accostèrent à Majorque à bord du Mallorquin. Là, il fallut se loger. Aucun hôtel n’était libre. Le consul de France les dirigea vers une maison à louer près de Palma. Chopin s’y sentit bien : « Le ciel est turquoise, écrira-t-il plus tard à l’un de ses amis, la mer en lapis-lazuli, la température rappelle celle d’un mois de juin à Paris. » Un petit piano leur est envoyé par Pleyel.
Arrive la saison des pluies. Chopin tousse de plus en plus. Il consulte à trois reprises et écrit à son ami Fontana : « Le premier médecin dit que je crèverai, le deuxième dit que je crèverai, le troisième a dit que j’étais déjà crevé… » Gomez, le propriétaire de la villa, finit par le mettre à la porte avec George et ses enfants. Les parias trouvent alors refuge dans un endroit inattendu qui accueillait les gens en détresse et les isolait du monde tout en les rapprochant du Ciel : la chartreuse de Valdemosa. « Ma cellule a la forme d‘un grand cercueil », écrit Chopin.
C’est là qu’il va entreprendre la composition de son magnifique recueil de Préludes. Il les écrira en suivant une progression de quinte en quinte (c’est d’intervalle musical qu’il s’agit, non de toux !) : do majeur, sol majeur, ré majeur… Chopin est face à sa musique. George Sand raconte : « Chopin ne peut vaincre l’inquiétude de son imagination. Le cloître est pour lui plein de terreur et de fantômes. Plusieurs Préludes sont nés de ses angoisses. Il y en a un qui lui vint par une soirée de pluie. Sa musique était pleine des gouttes d’eau qui résonnaient sur les tuiles sonores de la chartreuse… » S’agit-il du prélude n° 6 ou du n° 15 ? Les deux présentent des notes insistantes qui semblent s’égoutter… L’état de santé de Chopin empire. Chopin et George finissent par plier bagage. Se voyant refuser une voiture pour regagner Palma, ils effectuent le trajet sur une charrette, puis la traversée maritime sur un bateau à bestiaux au milieu des porcs. Dans une valise, Chopin tient précieusement la partition de ses Préludes…
Qui aujourd’hui, entendant le long cortège de ces pages orageuses ou sereines imagine derrière elles le décor d’une chartreuse ouverte aux quatre vents et la toux d’un compositeur poitrinaire ? La musique s’est affranchie de la maladie…
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