Louis Mazetier, radiologue et pianiste

Suzanne Gervais 28/11/2019
Louis Mazetier sort de son cabinet à la clinique du Louvre, à Paris. La journée a été dense : « J’ai avalé un sandwich en analysant les radios de mes patients. » Demain, après ses consultations,il rejoindra un ami batteur, pour une session d’enregistrement. Samedi, il joue au Petit Journal, à Montparnasse.
Entre les IRM et les bœufs dans les clubs, le pianiste de 59 ans n’improvise pas lorsqu’il s’agit d’emploi du temps. « Je suis extrêmement organisé. J’accepte rarement des concerts au pied levé. J’étais à Bâle début décembre pour des concerts en solo : ils étaient prévus depuis un an ! » Avec une cinquantaine de concerts par an, il estime tout de même que la radiologie reste son métier principal.
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Louis Mazetier est tombé sur le jazz par hasard. « J’ai grandi dans le Limousin. Là-bas, il n’y avait pas de jazzman. » La voie médicale n’était pas fortuite : « Mon père était chirurgien et, un soir, un de ses collaborateurs est venu à la maison et m’a entendu faire de petites impros sur La Lettre à Élise et sur la Marche turque. Il m’a rapporté deux disques : un de Louis Armstrong, un autre de Fats Waller. Je me suis dit : “Dieu existe, c’est merveilleux !” J’avais 11 ans. » Il étudie avec un professeur pianiste de bal, « très ouvert à plein de styles ». Pas d’années de conservatoire. « Le parcours des musiciens de jazz est moins académique qu’en classique, où il est très rare de ne pas passer par l’institution… qui vous coupe parfois les ailes. »
Bac en poche, direction Paris et un tunnel de onze années d’études de médecine. L’interne commence à jouer, la nuit, dans les clubs. Il y rencontre des musiciens amateurs, forme un groupe. Il joue Duke Ellington, Count Basie… « Les années 1920 à 1950 sont celles que je préfère. » S’il est attentif à la jeune génération, le pianiste confesse qu’il a rarement des coups de cœur. « J’aime le jazz relativement classique. »
Comme beaucoup de médecins, Louis Mazetier voulait être utile. « On peut aider les gens à aller moins mal. Même si je fais beaucoup de cancérologie, un domaine où l’on n’a pas que des satisfactions. » Du métier de musicien, il ne connaît ni les errements ni les fins de mois difficiles : « Il y a beaucoup d’excellents artistes aujourd’hui. C’est difficile d’avoir sa part du gâteau… Les musiciens rament pour trouver assez de contrats pour vivre. La plupart du temps, c’est très mal payé. Dans les clubs, on peut rarement gagner plus de 80 euros par soirée. Les musiciens classiques peuvent se permettre d’exiger des cachets plus élevés, sinon c’est presque insultant, tandis que si un musicien de jazz réclame 300 euros, on va lui demander sur quelle planète il vit ! » Pas question de piano-bar dans un restaurant où personne n’écoute ou d’animation du dimanche : le radiologue a le privilège de pouvoir choisir.
La scène de jazz française ? Louis Mazetier la trouve très disparate. « Beaucoup de musiciens ont des styles tellement différents qu’ils auraient du mal à jouer ensemble. Et, mais ce n’est pas propre au jazz, les concerts se raréfient. » Une précarité qui vaut aussi aux États-Unis, pourtant terre du jazz : « La vie de musicien de jazz peut être tout à fait misérable. À New York, il y a quantités de clubs, mais ce n’est pas facile de faire son trou. »
Le tromboniste Daniel Barda joue à ses côtés depuis plus de trente ans : « Louis gère des cas très difficiles : c’est lui qui met le patient au courant d’un cancer. Même quand il a passé une après-midi au scanner, il vient jouer avec nous le soir et il est heureux. Musicalement, c’est un phénomène : il a l’oreille absolue, il maîtrise le piano-stride comme personne ! » Quand ils apprennent sa double vie, ses collègues médecins sont médusés.
« Mais, en général, j’évite de dire que je suis pianiste. J’ai peur que cela nuise à ma réputation, qu’on se dise : “S’il a foiré son échographie, c’est parce qu’il a joué à la Huchette jusqu’à l’aube !” J’ai une vie pour la médecine, une vie pour la musique. » Cultiver son jardin secret, la recette d’une double vie épanouie ?
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