La musique : remède ou poison ?

Dorian Astor 28/11/2019
Malgré tout ce qui les oppose, Nietzsche et Platon sont d’accord sur ceci : la morale est affaire d’éducation du corps aussi bien que de l’âme ; la musique affecte les corps tout autant que les âmes ; on jugera donc de la valeur d’une musique à ses effets sur notre santé physique et psychique.
Y a-t-il des musiques saines et des musiques morbides ? Étrange question de philosophes qui ne se préoccupèrent, à propos de l’art, ni de plaisir ni de beauté – mais de santé. Pour Platon, de toute façon, le beau est soumis au bien : rien de mauvais ne saurait être beau.
La suite de l'article (94 %) est réservée aux abonnés...
Quant à Nietzsche (qui, certes contre Platon, soupçonne le bien en soi d’être un préjugé de malade), il ne s’en remet pas non plus au seul plaisir pris à la beauté : il y a des plaisirs qui intensifient nos puissances vitales et d’autres qui les affaiblissent. Pour l’un et l’autre, la musique est un pharmakon, remède ou poison selon les cas.Dans le livre III de La République, Platon dénonce toutes les formes de délire qui menacent le citoyen, et notamment ces musiques incantatoires qui provoquent mollesse, mélancolie ou lascivité. On répudiera donc les modes lydien et ionien, jugés émollients, au profit des harmonies doriennes et phrygiennes, plus vigoureuses. Au livre VII des Lois, le philosophe propose même l’institution d’un comité de sages chargé de défendre les « vieilles et belles compositions musicales que nous ont laissées les Anciens » (802a) contre les excès ornementaux et les inutiles complexités harmoniques de la musique moderne (où l’on voit que le problème est resté intact pendant des millénaires…).
De son côté, Nietzsche a concentré toutes ses inquiétudes sur le cas Wagner : après avoir espéré que l’Œuvre d’art totale renouerait avec la grande santé des tragiques grecs et serait capable de régénérer une époque malade, il comprit non seulement que l’ascèse mystique de l’auteur de Parsifal n’était qu’un symptôme de la décadence moderne, mais que sa musique, malgré sa sublimité et à cause d’elle, n’était qu’une hypnose, un narcotique qui aggravait le mal en prétendant le guérir. Non que Nietzsche ait jamais cessé d’aimer cette musique – mais, lui qui fut si malade, sentit qu’il l’avait aimée d’un amour morbide : « Wagner fait partie de mes maladies » (Le Cas Wagner, préface).
Depuis l’adolescence, et aujourd’hui encore, je ne saurais dire si je préfère Wagner ou Rossini, la musique électronique ou le baroque, Schoenberg ou le rock anatolien. Ce n’est pas une affaire de goût, puisque je les aime tous. Il y a bien des musiques que je trouve laides, banales, superflues ou insupportables – cela n’a aucun intérêt, je ne les écoute pas ou les fuis quand on me les impose.
La difficulté se cache parmi les musiques que j’aime, au cœur même du plaisir que j’y prends, des larmes que j’y verse ou des danses qu’elles m’inspirent. Au cœur même de mon amour pour elles. De quoi mon extase est-elle le symptôme ? D’une puissance active, d’un surcroît de courage et d’énergie, d’une perception plus vive et d’un espoir plus grand ? Ou bien d’un vertige passif, d’une trouble mélancolie, d’une suave léthargie, d’une volonté de fuite et d’oubli de soi ? Le plaisir et la beauté ne disent rien, si l’on n’est pas capable d’évaluer de quel type de variation ils affectent notre vitalité. C’est tout comme la drogue : il est très difficile de déterminer la qualité d’une intensité. Certaines énergies hautes sont fiévreuses et consomptrices, d’autres sont immunes et régénératrices. Certaines énergies basses sont asthéniques, d’autres sont des plénitudes méditatives.
Pas plus que pour la vie, il n’y a pour la musique de norme fixe et absolue de la santé et de la maladie. Il s’agit toujours, dans chaque cas singulier, d’expérimenter nos puissances, notre manière de nous composer avec une musique, d’être affecté par elle. Il est très difficile de savoir si elle nous fait don d’un surcroît de force ou nous prive d’une part de celle que nous avons. Mais ce critère existe. Il est tout autant physiologique que moral, car il est norme vitale. Et si rien ne peut normer la vie, apprenons de Nietzsche que c’est la vie qui, sans cesse, invente et trouve sa propre norme. Il ne s’agit jamais de juger le plaisir musical – je laisse cela aux prêtres de tout poil –, mais d’estimer la puissance d’une musique sur la nôtre. Et de faire de l’esthétique une pharmacologie.
Abonnement à La Lettre du Musicien

abonnement digital ou mixte, accédez à tous les contenus abonnés en illimité

s'abonner

Commentaires

Aucun commentaire pour le moment, soyez le premier à commenter cet article

Pour commenter vous devez être identifié. Si vous êtes abonné ou déjà inscrit, identifiez-vous, sinon Inscrivez-vous