Le Centre national de la musique : mort-né ?

Antoine Pecqueur 29/11/2019

En nommant Jean-Philippe Thiellay à la tête du CNM, le ministère a créé une bronca tant du côté du secteur de la musique classique que des musiques actuelles. Avec le risque d’enterrer ce projet avant même son lancement… Analyse.

Jean-Philippe Thiellay aura réussi à rassembler musiques classiques et actuelles. Mais sans doute pas de la manière dont il l’imaginait…
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Le secteur musical fait front commun contre la nomination du directeur adjoint de l’Opéra de Paris. Dans les heures qui ont suivi la nomination de Jean-Philippe Thiellay à la tête du Centre national de la musique (CNM), mardi 26 novembre, les principaux syndicats du secteur ont affiché leur désarroi et leur inquiétude suite à cette nomination.

Egalité femme-homme

L’un des premiers griefs est celui de la légitimité. Depuis mars dernier, les travaux de préfiguration du CNM ont été menés par Catherine Ruggeri, dont le travail est salué par l’ensemble des syndicats. Elle avait réussi en quelques mois à gagner la confiance et le respect du secteur, toutes esthétiques musicales confondues. Elle était naturellement pressentie pour le poste, et ce revers politique ne manque pas de décevoir la profession. Le deuxième grief est celui de la parité. L’Etat décide au dernier moment de nommer un homme. « Il nous apparaît que cette nomination va à contre-courant des ambitions affichées en matière d’égalité femme-homme, dénonce dans un communiqué commun le syndicat Profedim, réunissant ensembles et festivals de musique classique, la Fevis (Fédération des ensembles vocaux et instrumentaux spécialisés), le réseau jazz AJC et Futurs composés. Ainsi, en France, en 2019, pas une femme n’est à la tête d’un établissement musical de premier plan. Les dernières nominations (telles l’Opéra national de Paris, Opéra de Lyon, CNSMD de Lyon...) n’ont donné lieu qu’à des recrutements masculins, aucune femme n’étant même présente dans les shortlists. » De quoi s’interroger sur la nature même du poste d’Agnès Saal, haut fonctionnaire à l’égalité et la diversité au ministère de la Culture. Son rôle ne semble être que de façade.

« un profil éloigné du secteur privé »

D’autres critiques surgissent contre la nomination de Jean-Philippe Thiellay. Les musiques actuelles sont inquiètes de voir nommer une figure institutionnelle de la musique classique. Le Prodiss, principal syndicat du secteur des industries musicales, « s’interroge sur le choix du profil du futur président, éloigné des musiques actuelles, de la variété et du secteur privé, quand la nomination devrait induire une connaissance et une maitrise des enjeux de la filière musicale dans toutes ses composantes ». Un acteur du secteur s’étonne de voir Jean-Philippe Thiellay donner sa première interview, mercredi 27 novembre, à France Musique, « dans laquelle il dit sa passion pour la musique de Rossini, alors qu’il aurait au contraire du montrer sa connaissance des musiques actuelles. C’est une vraie erreur de communication. »

Rôle de la Sacem

Mais alors, qui a souhaité écarter Catherine Ruggeri et à qui profite cette nomination ? En off, plusieurs acteurs du secteur s’interrogent sur le rôle qu’aurait joué Jean-Noël Tronc, le directeur général de la Sacem, dans la nomination de Jean-Philippe Thiellay. « Pour se positionner dans la course pour prendre prochainement la présidence de la futur holding de l’audiovisuel public, Jean-Noël Tronc a besoin de puissantes connections politiques. En soutenant Jean-Philippe Thiellay, il affirme sa proximité avec Edouard Philippe ». Rappelons que c’est ce dernier, qui lorsqu’il était maire du Havre, a nommé Jean-Philippe Thiellay administrateur de la scène nationale du Volcan. Le rôle de Franck Riester serait donc simplement d’appliquer les décisions de Matignon ? Un retour de manivelle, quand on sait combien Edouard Philippe a fait pression pour nommer Franck Riester rue de Valois – Matignon avait très rapidement voulu renverser Françoise Nyssen, qui était le choix d’Emmanuel Macron.

« Il me manque un Jack Lang »

Mais les jeux ne sont pas encore faits. Jean-Philippe Thiellay n’a officiellement qu’une mission pour terminer la préfiguration en décembre et est pressenti pour le poste en janvier. Le décret de mise en place du CNM est en cours d’examen au Conseil d’Etat. Les syndicats et fédérations pourraient-ils contraindre le ministère de la Culture à faire marche arrière ? A travers cette crise du CNM se lit en filigrane la bataille entre l’Elysée et Matignon. Cette semaine, dans Le Point, Emmanuel Macron affirme : « Il me manque un Jack Lang ». Une punchline qui sonne comme un camouflet contre Franck Riester. Pour le président, le ministre, issu du parti de centre-droit Agir, a échoué sur les deux missions qui lui étaient confiées : faire venir des maires de droite en vu des élections municipales et relancer une politique culturelle peu lisible. Or un an après l’arrivée de  Franck Riester à la rue de Valois, les transferts politiques à l’approche des municipales patinent, et la politique culturelle accumule les fiascos. Sur le projet du Pass culture, suite au scandale de rémunération de ses dirigeants, le conseiller de la société du Pass Culture, Eric Garandeau, a été obligé ce mois-ci de démissionner. Le CNM, dont l’origine du projet remonte à la présidence de Nicolas Sarkozy, va-t-il, lui aussi, faire flop ? Sera-t-il sacrifié sur l’autel des batailles d’égo politiques ? Comme l’écrit le Prodiss dans son communiqué, « on a toujours le choix, l’impossible est le refuge des technocrates ».

Antoine Pecqueur

 

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