Hong Kong : la musique au cœur de la révolte

Le mouvement de protestation qui a démarré en juin à Hong Kong est devenu la plus grave crise politique de la région administrative spéciale de Chine. Cette révolte est l’occasion d’une explosion de créativité artistique, en particulier musicale, dans une société où tout le monde apprend à chanter et à jouer d’un instrument, dès son plus jeune âge.

« Et maintenant une chanson pour donner du courage à Hong Kong », lance le jeune guitariste, cheveux mi-longs coupés au carré, qui a installé son micro à condensateur et son ampli sur le large trottoir de Queen’s Road Central, l’une des principales artères du cœur financier de Hong Kong, par une nuit d’automne encore très chaude. Le métro a déjà fermé, à nouveau deux heures plus tôt que la normale, officiellement pour « réparations des actes de vandalisme ». Mais il reste suffisamment de monde dans la rue pour qu’un chœur de quelques voix se constitue spontanément dès que l’artiste entonne Gloire à Hong Kong, un hymne composé pour le mouvement.
Les chanteurs trouvent en trois glissements de doigts sur leurs téléphones la partition du morceau, car il a la réputation de comporter un ou deux passages difficiles. Lorsque le chant est terminé, les applaudissements chaleureux du petit groupe qui s’est attroupé autour du guitariste sont recouverts par quelques cris de slogans disparates qui arrivent d’ailleurs dans la rue, en écho à Gloire à Hong Kong.

Duels de chants

Depuis l’émergence de l’hymne à Hong Kong, début septembre, on a assisté, tant dans les centres commerciaux que dans les stades de foot, à des duels de chants, entre manifestants pro- et ­anti-gouvernement chantant à qui mieux mieux, les uns, l’hymne national chinois, les autres, ce nouvel hymne à Hong Kong. « Ces concours de chants qui surgissent spontanément dans des lieux publics montrent que la musique n’est pas qu’un objet artistique, réservé aux salles de concert, mais que c’est aussi une forme de participation sociale », observe Mak Su-yin, professeur de musique à l’université chinoise de Hong Kong. Dès qu’il a été partagé sur le site LIHKG (prononcer Lindeng), la plateforme de référence du mouvement, Gloire à Hong Kong a fait mouche. Les paroles, qui ont été mises au point de manière collective, se terminent par le slogan « Libérer Hong Kong, révolution de notre époque », le cri de ralliement du mouvement.

« Une marche solennelle »

Le jeune compositeur du morceau n’est connu que sous son nom de guerre : Thomas dgx yhl (sic). Il cite, parmi les hymnes nationaux qui l’ont inspiré pour ce morceau, ceux des États-Unis, de la Russie et du Royaume-Uni, ainsi que le Gloria in excelsis Deo de Vivaldi. « J’ai également beaucoup écouté La Mar­seillaise. Les paroles et la musique du premier couplet sont un chef-d’œuvre », nous dit-il, par messagerie cryptée inter­po­sée. Jusque-là, il n’avait compo­sé que de la musique pop. Lors de la “révolte des parapluies” (premier grand mouvement de désobéissance civile pro-démocratie, qui a eu lieu à l’automne 2014), il avait déjà pensé le faire. Mais à l’époque, l’ambiance n’était pas aussi grave et pesante. « C’est une marche solennelle et digne, écrite pour les manifestants, comme un encouragement à ne pas perdre espoir », explique Thomas, qui, depuis, a composé La Marche des indomptables.
« J’ai découvert l’hymne à Hong Kong sur LIHKG le 30 août », raconte “S”, un jeune chef d’orchestre qui accepte de nous rencontrer à visage découvert, mais ne veut pas donner son nom. Il a tout de suite contacté un ami vidéaste avec l’idée d’enregistrer une interprétation avec chœur et orchestre du morceau. « Trouver 150 musiciens qualifiés n’a pas été difficile. On a eu 200 volontaires dès l’appel lancé, mais on a dû choisir à cause de la taille du studio », racontent les deux amis quand on les rencontre, à une heure avancée de la nuit, dans une gargote japonaise du quartier de Causeway Bay. Ils intitulent l’orchestre ainsi monté le “Black Blorchestra”. Le résultat est spectaculaire. Non seulement l’interprétation est d’un excellent niveau, mais tous les musiciens et les chanteurs sont masqués et portent les accessoires des manifestants. « J’aime que l’on voie des chanteurs avec des masques à gaz car les artistes voient leurs libertés se restreindre à Hong Kong », commente “V”, le vidéaste, dont le clip a obtenu un million de vues en un jour.

Dénoncer la brutalité policière

Mais le mouvement avait déjà inspiré nombre de musiciens. Les chanteurs Denise Ho et Anthony Wong Yiu-ming, deux stars de la scène de canto-pop, sont quasiment les seules célébrités à soutenir ouvertement le mouvement – ils avaient participé, au mois de juin, à un morceau intitulé Soutien, produit à Taiwan avec d’autres groupes.
Le groupe cantonais Rokkasen a, quant à lui, sorti deux morceaux inspirés du mouvement et dénonçant la brutalité policière. L’un des titres, Retournez au bourgeonnement de l’amande, est un jeu sur l’homophonie des derniers caractères, car la phrase s’entend en fait comme « Retournez sur le trottoir », l’un des ordres les plus fréquents de la police aux citoyens.
Plus récemment, le groupe de musiciens De Tesla, qui a un long passé d’actions sociales menées par le biais de la musique, a donné deux concerts à Taïwan intitulés “Les cent jours des Hongkongais : les voix qui chantent en dépit de notre impuissance”.
Mais avant l’apparition d’œuvres originales, le mouvement avait commencé par adopter des chants connus comme l’Alléluia de Taizé, chant œcuménique très populaire et facile à retenir, ou le chant « Can You Hear the People Sing ? » de la comédie musicale Les Misérables… À la fin d’une représentation des Misérables, le 14 octobre, quelques dizaines de spectateurs ont profité du contexte pour crier leurs slogans. « Depuis le début de ce mouvement, je me demande quel rôle peut jouer la musique. Je pense qu’elle a deux fonctions : l’une est d’apaiser et de soulager la mélancolie ambiante, et l’autre d’aider à garder espoir » nous déclare Stephen Lam, le chef d’orchestre de l’ensemble musical Ponte, fondé en 2010, qui a joué Les Miserables.

Détournement sarcastique

Les manifestants ont également transformé les paroles de chants populaires, comme un titre de ­Maria Cordero, artiste pro-­gouvernement surnommée Fat Mama par ses fans, qui a été détourné avec sarcasme pour se moquer des policiers. « Frappez les journalistes ! Frappez les députés ! Frappez les jeunes ! Frappez les femmes ! », hurlent hilares quelques dizaines de collégiens en uniforme lors de l’un de ces concerts impromptus qui surgissent le plus souvent dans les centres commerciaux pendant l’heure du déjeuner ou à la fin des classes… Un autre chant, Yi Jun Boys, se moque des policiers, souvent peu éduqués. Denise Ho a même chanté récemment deux de ces tubes transformés lors de concerts donnés à Londres et à New York.
Le langage musical fonctionne d’autant mieux à Hong Kong que le territoire jouit d’un excellent niveau de culture. « Le niveau de chant à Hong Kong est très haut car on apprend tous à chanter en primaire, et il y a beaucoup de chorales de très bon niveau », affirme Stephen Lam. « Le chant a accompagné tous les mouvements révolutionnaires. Mais il est particulièrement important en Chine, où il a été un outil puissant pendant la révolution culturelle », rappelle le violoncelliste français Laurent Perrin, professeur de musique à Hong Kong depuis plus de vingt ans. Il pense d’ailleurs qu’en dépit de son apparence pacifique, le chant est redouté par le parti communiste chinois.

La musique chez les pro-Pékin

D’ailleurs, les pro-Pékin ont rétorqué avec les mêmes outils. Le camp des “bleus”, qui regroupe les partisans pro-gouvernement, pro-Chine et pro-police, a ainsi repris à son compte Gloire à Hong Kong en changeant les paroles. Plusieurs vidéos illustrant les versions pro-police du chant ont également circulé.
« En août, CD-Rev, l’un des groupes ouvertement nationalistes de Chine, soutenu par la ligue de la jeunesse communiste, a sorti un morceau de rap en mandarin et en chinois, intitulé La Chute de Hong Kong, dans lequel les États-Unis sont accusés d’ingérence dans les affaires intérieures chinoises et où l’armée est sommée d’intervenir pour “dégager les terroristes” [hongkongais] » indique Nathanel Amar, chercheur au Centre français d’études sur la Chine contemporaine de Taipei, et spécialiste de la musique dans les mouvements sociaux. Le morceau a été promu par CGTN, la chaîne de télévision chinoise publique en anglais, diffusée à l’étranger. Le chercheur indique que d’autres chanteurs chinois, dont PG-One, VaVa et The Higher Brothers se sont également prononcés en faveur de la police de Hong Kong, devenue “ennemi numéro un” des manifestants.

En parallèle de la musique, la plupart des autres arts se sont mobilisés pour et autour du mouvement. Alors que la communication du mouvement est entre les mains d’une brigade de designers et d’artistes hypercréatifs, de nouveaux posters apparaissent en ligne et sur les murs de la ville tous les jours. C’est d’ailleurs pour rendre hommage à ce qu’il qualifie d’« explosion d’énergie créatrice » que Simon Birch, peintre britannique résidant à Hong Kong, a offert l’espace dont il dispose à Central, le Kong Space, pour exposer pendant deux mois diverses œuvres, installations, performances, tableaux inspirés du mouvement. Une statue de la liberté – distincte de celle qui symbolise le massacre de la place Tian’anmen exposée au musée du 4 Juin – a également été érigée au sommet de la roche du Lion, l’un des pics qui dominent la région administrative spéciale. Détruite peu après son installation, elle ne sera pas remplacée, ses créateurs estimant que son esprit n’a pas été détruit et continuera longtemps d’inspirer Hong Kong.

 Florence de Changy (Hong Kong, correspondance)

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