De l’étudiant au concertiste

Pascal Le Corre 06/01/2020

De plus en plus de jeunes musiciens attendent la fin de leurs études pour entamer une carrière. Il n’en a pas toujours été ainsi et, dans d’autres domaines artistiques, l’expérience scénique a plus de valeur que les diplômes.

Dans les années 1960, la musique se faisait et s’enseignait selon des schémas hérités du 19° siècle : Il existait peu de conservatoires publics, pas de formation officielle de professeur ni de diplôme d’enseignant en institution, peu de disques, peu de télévision, pas d’inter­net ni de réseaux sociaux. Les musiciens professionnels avaient des formations musicales et instrumentales très diverses et le public qui aimait la musique allait aux concerts comme à l’un des nombreux divertissements qui embellissaient certaines soirées encore sans jeux électroniques !

On croyait aisément qu’il fallait un don pour être musicien ; le talent ne s’appre­nait pas, et faire ou apprendre la musique était souvent réservé à certaines classes sociales ou à certains milieux de musiciens qui communiquaient leur savoir-faire.

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Des études musicales plus structurées

Les professeurs transmettaient une tradition, souvent sans autre regard sur la pédagogie que leur propre expérience et celle de leurs maîtres.

Dans le cadre académique, les musiciens qui voulaient devenir professionnels entraient au Conservatoire de ­Paris pour se perfectionner dans “l’art du concert” auprès des grands artistes de l’époque. Au conservatoire, on pensait “carrière”, la pédagogie étant réservée à ceux qui n’avaient pas assez de talent pour donner des concerts. Enfin, certains concours internationaux, peu nombreux, donnaient un élan définitif à la carrière de ceux qui avaient l’honneur de les remporter. Les carrières se faisaient essentiellement grâce aux connaissances que l’on pouvait avoir dans le milieu musical ou en ayant la chance de faire partie d’une agence artistique, qui avait encore le pouvoir de faire la notoriété de ses poulains.

À partir des années 1960, et sous l’impulsion d’André Malraux, les choses ont commencé à changer en France : les conservatoires se sont développés et structurés, les études musicales se sont organisées en niveaux logiques avec l’obtention de diplômes de plus en plus nombreux et complexes.

Le CD puis le DVD ont fait leur apparition, imposant un certain standard de qualité lors des concerts et faisant un tri entre les musiciens qui avaient une discographie et ceux qui n’en avaient pas, cette dernière allant de pair avec leur notoriété.

Les concours se sont multipliés et se sont en partie substitués aux agents artistiques, du moins pour les débuts de carrière. Les accords de Bologne et la réforme LMD dans les années 2000 ont encore accentué ce mouvement d’organisation des études musicales, instaurant pour la musique classique des standards d’études et de diplômes identiques à ceux des universités, comme dans la plupart des pays européens : licence, master et doctorat.

L’impact des diplômes

Tout naturellement, avec des études qui se sont puissamment structurées et diversifiées, les diplômes et les études ont pris plus d’importance dans la vie des musiciens. Au lieu de faire ses armes en scène en jouant parfois avec des professionnels reconnus – comme dans le passé ou comme cela existe encore en jazz ou musiques actuelles –, ce sont actuellement les diplômes et les concours qui délivrent le sésame de la scène et de la carrière. La mission des conservatoires et des professeurs s’est transformée : au lieu de former des musiciens armés pour les concerts et les spectacles, l’objectif pédagogique s’est recentré sur la préparation aux concours. Étudier la musique, c’est s’entraîner à réussir des concours !

Les organisateurs de concerts, quant à eux, ont de plus en plus tendance à justifier leurs choix de programmation par la mise en avant des diplômes ou des prix des artistes qu’ils engagent, garantissant auprès du public une certaine qualité.

Quand la psychologie du musicien change aussi

Dans ce contexte, force est de constater que les étudiants musiciens passent de nombreuses années à apprendre comment réussir des concours, plutôt qu’à développer des compétences scéniques et artistiques. Pris dans un système éducatif reposant sur la compétition, leur seule expérience de la scène a souvent lieu au moment des concours et des examens : ils entrent en scène en se précipitant pour jouer leur programme, avec un trac plus ou moins important selon l’enjeu du concours, puis repartent le plus vite possible en coulisse dans l’attente angoissée des résultats. Dans ces conditions, la scène est insidieusement perçue comme un espace inquiétant où l’on entre pour être jugé et non pour le plaisir de partager avec un public.

Depuis leur plus tendre enfance, les apprentis musiciens mobilisent en permanence leurs capacités à contrôler, à juger, à parfaire une technique et un style sans faille. La partie sensible d’eux-mêmes, faisant appel aux ressources émotionnelles, intuitives, spontanées, synonyme de laisser-aller et de plaisir de la musique, est relayée au second plan parce que considérée comme un don supplémentaire que possèdent certaines personnes et qui ne s’acquiert pas.

Après des années d’efforts et de contrôle permanents, nos jeunes musiciens n’arrivent simplement plus à se laisser aller, à s’exprimer librement en scène et à faire plaisir à leurs auditeurs.
Ayant appris à interpréter la musique dans un cadre de compétition, ils ne savent parfois pas créer un lien avec le public des salles de concert, qui attend des musiciens une approche de la musique plus sensible et inspirée. Enfin, le plaisir et la qualité de vie qu’est censée apporter la musique à tous ceux qui la pratiquent ont parfois disparu, au profit de tensions morales et physiques qui nuisent à l’épanouissement artistique et personnel.

Après des années d’études de haut niveau, le musicien doit parfois se réadapter au “vrai” public, à celui qui vient l’entendre pour vivre un moment d’émotion authentique, pour le plaisir de la musique. Il doit réapprendre à faire des programmes accessibles, à être inspiré, à savoir toucher le cœur des auditeurs.

On apprend en scène

Évidemment, dans ce monde que je caricature quelque peu, certains musiciens et professeurs développent aussi le rapport au public et la conscience du concert. Car la meilleure leçon que l’on peut recevoir est celle qui vient de notre public et c’est en scène que se forge notre métier de musicien.

C’est au contact des autres que l’on apprend à exprimer la musique, parce que notre art va bien au-delà d’un ­savoir-faire instrumental : il est un ­savoir-être. La communication s’établit, comme dans la vie, d’être humain à être humain, notre savoir-faire musical n’étant que le vecteur permettant d’établir la communication.

Au contact du public, face à l’autre, on se découvre soi-même, on laisse tomber les masques, on puise dans ses ressources créatives, on dépasse ses limites et ses pudeurs et l’on trouve parfois des moyens insoupçonnés qui font de certains concerts des moments inoubliables de partage. Cette ouverture à soi-même, cette “confidence” de l’artiste en scène est malheureusement impossible si la compétition et le jugement sont présents dans la salle, car alors l’artiste se surveille, se contrôle, se protège pour rester fidèle au niveau et à l’image que l’on attend de lui.

Aujourd’hui, encore plus qu’hier, le concert doit être l’enjeu de tout apprentissage musical et la raison de vivre de tout artiste, qu’il choisisse de faire ou non carrière, qu’il soit ou non professeur : il est la seule justification à l’excellence qu’exige le monde musical actuel..

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