La musique dans les défilés de mode

Laurent Vilarem 06/01/2020

Pour toute maison de haute couture, le défilé est un moment clé : il s’agit d’arriver, en un très peu de temps, à cristalliser l’esprit d’une collection. De nombreux éléments entrent en jeu : les mannequins, le lieu, la scénographie et, bien sûr, la musique.

Pour concevoir la musique des défilés, les créateurs de mode font le plus souvent appel à des personnes extérieures appelées sound designers ou sound illustrators. Une poignée de professionnels, reconnus pour leur expertise, élaborent la bande sonore de l’événement. L’échange entre le créateur et le sound illustrator est primordial : soit le créateur présente les dessins préparatoires ou l’inspiration ayant présidé à sa collection, soit l’illustrateur sonore propose les sons auxquels il a pensé pour le défilé. « Chaque créateur a un rapport particulier à la musique, affirme Frédéric Sanchez, qui collabore avec Prada, Comme des garçons ou Craig Green. Pour certains, elle est plus importante que pour d’autres.Mon rôle est d’avoir les bons éléments sonores pour véhiculer les émotions que les créateurs veulent transmettre. »

La suite de l'article (88 %) est réservée aux abonnés...

Une musique rythmée sur le pas des mannequins ?

Première condition, non indispensable : se caler sur le pas des mannequins. Les rythmes marqués sont ainsi privilégiés, et plutôt choisis dans le passé : « Il m’arrive de découvrir des musiques lors des défilés, déclare Alexis Arnault, vice-président des relations publiques chez KCD (leader dans le secteur de la mode), mais on revient plus souvent à des tubes des années 1980 ou 1990. La mode se veut une industrie audacieuse, voire avant-gardiste, mais le choix des musiques reste généralement traditionnel. Rares sont ceux qui prennent des options inattendues ou expérimentales. »

Le rituel du catwalk (la passerelle où marchent les modèles) n’est pas toujours observé. Récemment, lors d’un défilé de la créatrice américaine Emily Bode, les filles marchaient très lentement, pour que chacun puisse apprécier la confection des vêtements. L’allure n’implique donc pas nécessairement des musiques répétitives.

De grands tubes

Depuis 2010, on assiste à un retour de la musique classique sur les podiums. Pour la collection Chanel printemps-été 2011, Karl Lagerfeld y avait fait monter un orchestre de cent musiciens. On entend souvent les pièces les plus célèbres du répertoire : Les Quatre Saisons de Vivaldi ont, par exemple, ouvert la présentation Dior haute couture automne-hiver 2019. De même, les grands airs de Puccini ou de Bellini sont convoqués pour leur dimension “opératique”, provoquant de vives émotions. « La musique classique peut aussi ne pas être utilisée de manière classique, observe Alexis Arnault. Certains morceaux de Schubert ou d’autres compositeurs, retravaillés avec de l’électronique, créent un contraste émotionnel. Des créateurs, passionnés par la musique, ont une volonté affirmée de donner une dimension sonore à leurs défilés. J’ai le souvenir d’une présentation de Véronique Branquinho dont la bande-son était uniquement composée de pièces de Satie. Cela correspondait à l’inspiration de sa collection. »

Expériences sonores

Certains créateurs n’hésitent pas à tenter des expériences musicales inédites. La mode s’invite de plus en plus à l’opéra. La fondatrice de la marque Comme des garçons, Rei Kawabuko, a conçu les costumes de l’opéra Orlando d’Olga Neuwirth, créé le 8 décembre à l’Opéra de Vienne. L’illustrateur sonore Frédéric Sanchez travaille régulièrement avec la créatrice japonaise : « Je viens du monde classique et de l’opéra, et la mode tient du Gesamtkunstwerk [œuvre d’art totale] wagnérien ! Si le créateur souhaite aller dans cette direction, on peut faire des choses très complexes et expérimentales. Tout ce qui est matière sonore est, par définition, utilisable. »

Parfois, des musiques sont commandées expressément pour un défilé. Récemment, Jean-Benoît Dunckel (membre du groupe Air) a écrit une partition pour cordes en vue du défilé Hermès automne-hiver 2019. De son côté, la Britannique Isobel Waller-Bridge (sœur de la créatrice de la série télé Fleabag) a travaillé avec Sarah Burton, directrice artistique des studios Alexander McQueen, produisant un événement à la fois musical et médiatique. Sans doute les compositeurs contemporains paient-ils encore leur manque de notoriété et une image jugée élitiste. Mais pourquoi ne pas envisager une collaboration avec l’Ircam pour un défilé ?

« La musique classique est clivante »

Agent d’artistes et producteur d’une saison de concerts baroques à Paris, Philippe Maillard a été contacté en 2015 par Riccardo Tisci, directeur artistique de Givenchy, pour l’ouverture de la New York Fashion Week. L’événement, dont il organisait la partie musicale, revêtait une importance symbolique, puisque le défilé se déroulait le 11 septembre, jour de commémoration des attentats du ­World Trade Center : « Riccardo Tisci souhaitait prendre un parti musical œcuménique avec des chants de quatre religions différentes : juive, musulmane, catholique et orthodoxe. Il souhaitait également que des musiciens l’interprètent en direct. Les réactions ont été à la fois très positives et très négatives. La musique classique est clivante : d’un côté, certains étaient impressionnés par l’adéquation de la musique avec l’événement et par l’intimité qu’elle créait ; de l’autre, la mode est un milieu festif, qui se méfie de la musique classique. La mode recherche souvent quelque chose du temps présent, du Zeitgeist, alors que la musique classique est intemporelle. » De façon symptomatique, il existe sur internet deux versions du défilé, l’une avec la musique originale, l’autre avec une musique électro ajoutée plus tard. 

Souvenirs inoubliables pour les musiciens

La soprano Faustine de Monès a participé à ce défilé. Une expérience stressante à laquelle s’ajoutaient des conditions difficiles : « J’étais placée sur des échafaudages. Je me suis sentie respectée dans ma pratique de chanteuse, mais avec les flashs qui crépitaient, j’étais projetée dans un univers inédit. Il faut avoir une solide expérience de la scène, sinon cela peut surprendre : être juchée sur des hauts talons et avoir de grandes stars au premier rang du podium, c’est vraiment impressionnant ! » Chanter dans un défilé, c’est également être habillée par le couturier. L’occasion de voir l’envers du décor : « J’ai été surprise par le désordre qui régnait. Tout était décidé à la dernière minute. Il m’a fallu changer plusieurs fois de robe. On m’appelait tard le soir pour revenir le lendemain matin en urgence, alors que des couturiers et des couturières tra­vaillaient toute la nuit pour fabriquer la robe que j’allais porter. Il y avait sans cesse des retouches et détails, mais le jour J, tout est rentré dans l’ordre de façon miraculeuse. Dans la mode, il existe un amour du métier et une discipline proches de ceux qu’on observe dans la musique. »

Une expérience que Faustine de Monès renouvellerait avec plaisir : « Je la retenterais d’autant plus volontiers que je me sentirais bien mieux équipée pour en profiter. » Même si les relations entre mode et musique classique n’en sont qu’à leurs balbutiements, elles se révèlent déjà excitantes pour les artistes des deux milieux.

Abonnement à La Lettre du Musicien

abonnement digital ou mixte, accédez à tous les contenus abonnés en illimité

s'abonner
Mots clés :

Commentaires

Aucun commentaire pour le moment, soyez le premier à commenter cet article

Pour commenter vous devez être identifié. Si vous êtes abonné ou déjà inscrit, identifiez-vous, sinon Inscrivez-vous