Basson et ciseaux

Suzanne Gervais 06/01/2020

Jani Sunnarborg s’excuse de n’avoir pas répondu plus tôt : « J’avais une commande importante : la robe de gala que je devais livrer vient de partir. » 

Si le nom de ce bassoniste finlandais de 42  ans est connu dans le monde du baroque français, c’est parce qu’il joue régulièrement aux côtés des Musiciens du Louvre. Mais certaines musiciennes portent peut-être, en concert, une robe qu’il a dessinée et cousue pour elles.

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Jani Sunnarborg a posé valises et pupitre à Helsinki, où il a ouvert son atelier de couture. Là, il conçoit des robes et costumes sur mesure pour ses clients : « La plupart sont des musiciens », précise le tailleur, grand admirateur du styliste espagnol Balenciaga. La soprano finlandaise Kajsa Dahlbäck est l’une de ses fidèles clientes ; elle possède cinq robes à sa griffe : « Je suis amoureuse de la robe de soie bleue qu’il a créée pour l’un de mes récitals ! Dans un même concert, il arrive que je chante et que je dirige. Il me faut donc une tenue qui soit à la fois élégante et glamour, mais aussi confortable et légère. Jani connaît bien les gestes et les mouvements des musiciens. »

Pourtant, ce n’est qu’à 30 ans que le bassoniste décide de se former réellement à la couture,
qu’il pratiquait jusque-là pour son plaisir. « J’avais de plus en plus de demandes de la part de mes collègues musiciennes, je me suis dit que je pourrais me lancer et gagner un peu d’argent. » Jani habite alors à Paris, capitale de la mode, mais se forme en Finlande, où les cours sont gratuits. Pendant deux ans, il donne peu de concerts et passe l’essentiel de son temps devant sa machine, apprend à réaliser des patrons. « C’était dur, énormément de travail. » Il était l’un des rares hommes à suivre la formation. « C’est étonnant, il y a surtout des femmes dans les ateliers, mais dans les grands noms de la couture, on compte beaucoup d’hommes. » Chez les musiciens, la réaction est toujours la même quand ils découvrent la deuxième vocation de leur collègue bassoniste : « Tu fais des vêtements ? »

Ce désir de fabriquer des objets ne date pas d’hier : « Avec mes frères et sœur, on fabriquait des voitures en carton, on tricotait. À l’école, je participais au club de couture après la classe. » Malgré tout, Jani ne voudrait pas vivre exclusivement de la couture – « C’est bien trop difficile, il faudrait travailler nuit et jour pour gagner suffisamment sa vie » – et donne la première place à la musique. « Comme je suis musicien free-lance, je couds pendant les périodes où je n’ai pas de concerts. » Lorsqu’il vient jouer à Paris, il en profite pour faire le tour de ses fournisseurs.

Enfant, Jani commence par l’orgue, mais, à 15 ans, il est trop vieux pour se présenter au conservatoire en clavier. Un professeur de hautbois lui souffle qu’il a « la tête d’un bassoniste. » Il n’en faut pas davantage pour que l’adolescent adopte l’instrument : « C’était vrai, j’étais bassoniste ! » Quand il intègre la fameuse Académie Sibelius d’Helsinki, à 19 ans, il se frotte au basson baroque, qu’il joue maintenant avec l’Orchestre baroque d’Helsinki.

Pour Jani, couture et musique ne sont pas si éloignées : « Certes, coudre est très concret, on voit tout de suite le résultat ; tandis qu’en musique, il est éphémère, plus abstrait. Mais dans l’un comme dans l’autre, on essaie de faire plaisir aux gens. » Application, concentration et liberté sont de mise dans ces deux disciplines : « La musique est un art, mais c’est aussi un artisanat. Comme la couture. » S’il aime les interprétations historiques en musique, Jani tient aussi, lorsqu’il crée un vêtement, à perpétuer les savoir-faire ancestraux : « J’aime la couture historique. Je coupe, par exemple, toujours les tissus à la main. » On est baroqueux ou on ne l’est pas !

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