Mode majeure

Dorian Astor 06/01/2020

La mode a presque toujours eu mauvaise presse auprès des philosophes. C’est qu’elle semble cumuler trois esclavages : l’éphémère, l’apparence et l’opinion publique – trois choses que les philosophes n’aiment pas. 

Même Nietzsche, contre la servitude du présent, revendiquait l’inactuel comme marque de l’esprit libre. Or la mode, à première vue, est le triomphe (permanent) de l’actuel provisoire, du simulacre trompeur et du conformisme aliénant. Passons sur le fait amusant qu’il y a des philosophies à la mode, dont le caractère éphémère, superficiel et conformiste n’a rien à envier aux coupes de jeans ou aux tubes de l’été (enfin, si : elles devraient leur envier leur efficacité), et rendons hommage aux penseurs qui ont compris l’essentiel :

La suite de l'article (88 %) est réservée aux abonnés...

la mode est un pur régime de signes, une parfaite logique du sens, à la fois système abstrait et machine concrète de significations extraordinaires : « Pour moi la mode est bien un système. Contrairement au mythe de l’improvisation, du caprice, de la fantaisie, de la création libre, on s’aperçoit que la mode est fortement codifiée. C’est une combinatoire, qui a une réserve finie d’éléments et des règles de transformation. L’ensemble des traits de mode est puisé chaque année dans un ensemble de traits qui a ses contraintes et ses règles, comme la grammaire1. » En faveur de la mode, le philosophe devrait dire trois choses : loin d’être éphémère, elle témoigne d’une immémoriale intelligence des signes ; loin d’être trompeuse, elle est révélatrice d’une vérité culturelle profonde ; loin d’être un esclavage, elle est une dialectique complexe de la contrainte émancipatrice.

La mode est une sémiotique des métamorphoses : les formes qu’elle lance, les significations qu’elle prescrit et les usages qu’elle impose ne durent que le temps nécessaire à nous faire sentir que toute forme se transforme, que tout sens a quelque chose d’insensé, que tout usage s’use. Elle est le système de la transformation, de la variation, du déplacement, mais aussi de la reprise et du recommencement. Elle est bel et bien la logique même du sens : conquête de la petite différence significative sur l’indifférencié et relance perpétuelle des significations.

La mode est la comédienne de la morale : elle mime les tables de lois et de valeurs, prescrit le désirable et l’indésirable, commande et interdit. Elle norme les corps et les esprits, impose des typologies. Mais au contraire de la moralité des mœurs, qui fait la même chose sur des millénaires, elle ne fixe des types humains que pour un temps fort bref, elle est une morale saisonnière. La mode a tous les traits de l’activité générique de la culture, moins la lenteur : elle en exhibe les rouages par une prodigieuse accélération de son mécanisme.

La mode, enfin, exprime deux pulsions fondamentales : le besoin d’imiter et celui de se distinguer. La contrainte mimétique tend à l’égalisation sociale, tandis que la tendance distinctive renforce la différenciation individuelle. Par la mode, les élites sociales cherchent d’abord à se démarquer ; mais la marque prolifère et se massifie, aucune mode n’est un privilège bien long. La “démarque” est pour ainsi dire une petite révolution permanente. Finalement, elle dialectise la liberté et l’obligation, l’autonomie et l’hétéronomie. « La mode n’est que l’une des multiples formes au moyen desquelles les hommes entendent d’autant mieux préserver leur liberté intérieure qu’ils abandonnent leur apparence extérieure au joug de la collectivité2. »

De la mode dans le domaine musical, il n’y a vraiment aucune raison que la musique ait sur le reste des phénomènes culturels le privilège de n’y être pas soumise. Mais je crois en revanche que la mode a quelque chose de foncièrement musical. Elle est l’art rapide de la modification, de la modalisation et de la modulation : variation des formes dans le temps, qui fait sentir l’éternité ; variation des manières dans le corps, qui fait sentir la vie ; variations des intensités dans l’esprit, qui fait sentir la liberté. La mode est pour toujours un art moderne, car « la modernité, c’est le transitoire, le fugitif, le contingent, la moitié de l’art, dont l’autre moitié est l’éternel et l’immuable3 ». On peut le dire sur tous les tons : la mode est un art mineur d’une importance majeure.

1 Roland Barthes, à propos de son Système de la mode, Le Monde, 19  avril 1967.
2 Simmel, Philosophie de la mode, 1905.
3 Baudelaire, Le Peintre de la vie moderne, 1863.

Abonnement à La Lettre du Musicien

abonnement digital ou mixte, accédez à tous les contenus abonnés en illimité

s'abonner
Mots clés :

Commentaires

Aucun commentaire pour le moment, soyez le premier à commenter cet article

Pour commenter vous devez être identifié. Si vous êtes abonné ou déjà inscrit, identifiez-vous, sinon Inscrivez-vous