Grenoble : la politique culturelle des Verts sur le gril

Seul maire écologiste à la tête d’une grande ville française, Éric Piolle laisse un bilan plus que mitigé en matière culturelle. Voulant rompre avec la politique de ses prédécesseurs socialistes, il a diminué drastiquement les soutiens aux grandes institutions au profit de formes d’art jugées plus engagées socialement.

Ce fut une surprise. En 2014, alors que les sondages annonçaient le socialiste Jérôme Safar (dauphin du maire, sortant Michel Destot) dans le fauteuil de premier édile, c’est finalement le candidat écologiste Éric Piolle qui remporta l’élection, porté par une alliance inédite entre EELV et le PG. Une victoire qui matérialisa la forte envie de changement de cette ville profondément ancrée à gauche, portée par un milieu culturel très dynamique. Sauf que tout ne s’est pas passé comme prévu…

« Il est vrai qu’on est entrés dans ce mandat avec une attente extrêmement forte du monde de la culture. Et on a bien eu conscience des difficultés de méthode et d’approche survenues au début. La capacité d’invention n’était pas forcément là tout de suite, de notre côté comme de celui du milieu culturel d’ailleurs », voilà comment Éric Piolle analyse aujourd’hui ses premières années de maire sur les questions culturelles, avec notamment les fameux (et vite abandonnés) “Chantiers des cultures”, grandes réunions réunissant professionnels et citoyens ­curieux.

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Des soirées qui ne furent pas de tout repos, notamment celle de septembre 2015 dans la salle de concert La Belle électrique, au cours de laquelle l’élue aux cultures Corinne Bernard déclara avoir « le sentiment intolérable d’être lynchée en place publique ».

« Gestes maladroits et confus »

Pour Jean-Pierre Saez, directeur de l’Observatoire des politiques culturelles basé à Grenoble, « l’équipe municipale n’était sans doute pas préparée à sa victoire, somme toute inattendue dans les conditions de l’époque. Elle aurait dû être d’autant plus à l’écoute des acteurs culturels, ce qui ne fut pas le cas. Un certain nombre de gestes maladroits et confus ont généré de l’incompréhension entre le milieu artistique et culturel, qui a ressenti un manque de reconnaissance, et la ville. »

Plusieurs décisions prises les premières années – pêle-mêle, la fermeture de trois bibliothèques (même si la municipalité a en partie fait machine arrière, rendant toutes les bibliothèques gratuites), la suppression de la subvention municipale aux Musiciens du Louvre, la fermeture de la salle de concert Le Ciel, la baisse de la subvention municipale de la maison de la culture (passée en 2017 sous le contrôle de la métropole, qui s’est enfin dotée de la compétence culture) ou encore la reprise en régie directe de deux théâtres auparavant gérés par des artistes (le collectif Tricycle) – ont créé une bronca dans le secteur.

« Libérale et populiste »

Cet enchaînement de choix politiques a suscité de nombreuses réactions, tant au niveau local que national, l’une des plus fortes étant celle du metteur en scène Joël Pommerat qui, dans une tribune publiée dans le quotidien Libération au printemps 2016, a dénoncé la politique « libérale et populiste » menée par Éric Piolle et Corinne Bernard. Ce dont ce dernier se défend toujours : « Je ne suis pas sûr que Pommerat ait écrit lui-même cette tribune. Il a même refusé un débat avec moi proposé par France Culture, c’est dire. » Des symboles dont les candidats à la mairie de Grenoble s’emparent pourtant aujourd’hui, notamment Émilie Chalas (LREM), qui qualifie carrément la politique culturelle d’Éric Piolle de domaine « où il s’est le plus planté » (voir encadré).

« D’autres modèles sont à inventer »

Derrière ces arbitrages contestés, c’est la philosophie même de la politique d’Éric Piolle qui est au cœur des débats : le maire affiche sa volonté de rompre avec une tradition française d’élaboration des politiques culturelles jugée élitiste. Un changement de paradigme reflété dans le choix du titre de la délégation de Corinne Bernard, appelée “élue aux cultures”. Éric Piolle : « On a fait ça pour marquer la richesse de la diversité du monde culturel. C’était une façon de se décaler et de tenter une invention qui prenne en compte toutes les formes de culture. Pour que notre politique culturelle soit ouverte. »

Une politique culturelle qu’il a pourtant eu du mal à expliquer au grand public, même s’il la juge toujours « ambitieuse » malgré les critiques. « Le monde de la culture mesure bien que d’autres modèles sont à inventer. La politique culturelle, qui est au cœur de notre projet citoyen écologiste de gauche, n’est plus, de fait, dans l’idée de décentralisation et de démocratisation à la Malraux-Lang. Notre politique n’est pas basée sur la fréquentation, sur l’attractivité culturelle, l’attractivité économique par la culture… L’exigence, l’ambition et l’envie de culture sont beaucoup plus fortes que ça, avec l’idée de démocratie, de liberté, de mise en œuvre de la diversité, de l’hospitalité, de la reconnaissance de notre multiappartenance à différentes communautés… »

« Évidemment que la politique dite de démocratisation de la culture s’est butée à un certain nombre de limites », rétorque Jean-Pierre Saez. « La question n’est pas de lui tourner le dos, mais de l’inclure dans une vision plus ouverte, plus généreuse, permettant de démultiplier les chemins de la participation à la vie culturelle pour tous. Si l’on veut ouvrir une nouvelle époque, la question est de l’ouvrir avec une plus grande ambition. »

« Un beau dialogue »

Si des acteurs culturels locaux dressent ainsi un bilan sévère de l’action culturelle d’Éric Piolle et de son adjointe, Corinne Bernard (un certain nombre d’entre eux nous ont fait état de leurs lourds griefs en off, mais ont refusé de les exposer publiquement dans ces pages), d’autres, moins nombreux, sont plutôt satisfaits. Comme Jérôme Catz, fondateur du centre d’art Spacejunk et du Street Art Fest Grenoble-Alpes, qui a lieu chaque année en juin. « Il y a eu un beau dialogue avec Corinne Bernard, qui voulait que les Grenoblois rencontrent une œuvre d’art tous les jours dans leur quotidien. Je lui ai donc proposé de mettre du street art dans l’hyper­centre, un art qui a toujours été relégué à la périphérie. » Sans succès, il avait d’abord voulu créer son festival à Lyon, avant qu’il ne voie le jour à Grenoble en 2015 (avec une subvention municipale de 9 000 ­eurosla première année) et ne modifie profondément l’ADN de la ville, puis de l’agglomération, avec plus d’une centaine d’œuvres à voir dans les rues.

Au Prunier sauvage, salle de spectacle implantée dans le quartier Mistral jugé difficile (au sud de la ville), le dialogue avec la municipalité a également été constant, comme nous l’a expliqué son directeur, Brahim Rajab. « Nous sommes intimement convaincus que la culture est un levier de transformation sociale. Et c’est la première équipe municipale qui a entendu ça. Il y a vraiment eu une considération particulière pour le travail que l’on mène depuis longtemps. » Ces exemples illus­trent deux des « axes majeurs » de la politique culturelle d’Éric Piolle, à savoir, selon ses mots, « aménager de la rencontre par l’art » et « accompagner les parcours culturels des personnes dans leur diversité » – les autres axes étant « le soutien aux artistes et à la création » et « le partage de l’histoire collective et des patrimoines ».

« Redonner une impulsion à la culture »

Alors que les élections municipales se profilent, le défi d’Éric Piolle, candidat à sa succession (mais sans Corinne Bernard, qui n’a pas souhaité poursuivre), sera de renouer avec le milieu culturel grenoblois. Pour cela, plusieurs actions ont été entreprises en cours de mandat, comme l’arrivée en 2016 d’une conseillère culturelle au cabinet du maire, Marie Le Moal (devenue une interlocutrice privilégiée pour le milieu culturel) ou encore la présentation par l’adjointe aux cultures en 2017 d’une délibération-cadre sur la culture pour clarifier l’action municipale. Car la politique culturelle sera bien l’un des enjeux de la prochaine campagne – pas mal d’acteurs culturels ont d’ailleurs été approchés par les différents candidats.

La metteuse en scène Émilie Leroux, qui avait porté la voix de nombreux artistes en colère lors du Chantier des cultures de 2015, espère ainsi que la confiance reviendra après l’élection, quel que soit le candidat élu. « Ce que j’attends de la politique culturelle municipale, c’est qu’elle considère les artistes parmi les habitants, et non comme une caste à part qui ne participerait pas à la vie quotidienne des Grenoblois. J’ai tendance à penser que la façon dont les élus perçoivent les artistes dans une ville est assez significative de la façon dont ils considèrent leurs administrés. Pour dire les choses autrement, j’estime que plus les élus croient à la capacité des habitants à accéder à une pensée, à accéder au symbolique, à réinventer une façon de vivre dans la ville, plus ils sont exigeants en matière de politique culturelle. » Un constat qui rejoint celui de Jean-Pierre Saez : « Quelle que soit l’équipe qui gagnera les élections, il faudra redonner une impulsion à la culture à Grenoble. Il faudra mettre sur pied un véritable nouveau dessein, en phase avec les enjeux d’aujourd’hui, le construire avec l’ensemble des acteurs, dans un esprit de confiance, en veillant à ne pas les opposer les uns aux autres. » Tout un programme.

 

Paroles de candidats

 

Émilie Chalas*

« Le bilan culturel d’Éric Piolle est une catastrophe, et je pèse mes mots. C’est, avec la participation citoyenne, l’un des domaines où il s’est le plus planté. Regardez : politiquement et idéologiquement, ce que porte la ville de Grenoble quand elle a une adjointe aux cultures et non une adjointe à la culture, ça donne le ton. Éric Piolle a fait des interviews là-dessus, surtout au début de son mandat – il est plus nuancé maintenant, s’étant sans doute rendu compte de son erreur –, où il disait qu’il y avait d’un côté une culture pour les élites, dans les musées par exemple, et de l’autre une vraie culture, celle que font les associations, là où on peut pratiquer en loisir amateur… Il les a opposées, ce qui est ahurissant, car ces deux mondes – amateur et professionnel – se complètent. C’est le socle de sa politique, et c’est dramatique. À cause de ça, maintenant, l’excellence n’est plus la bienvenue à Grenoble, comme on a pu le voir avec Les Musiciens du Louvre. »

* LREM

Olivier Noblecourt*

« Nous avons un regard assez critique sur le bilan d’Éric Piolle, et c’est pour ça que nous proposons une candidature alternative à gauche. Au niveau culturel, Grenoble a perdu beaucoup en énergies créatrices et en lien entre les acteurs culturels et les habitants. Les ambitions affichées en début de mandat étaient pourtant très importantes, très généreuses, mais elles se sont immédiatement heurtées à une absence de dialogue – on se souvient des dramatiques soirées avec les acteurs culturels d’où est surtout ressortie une logique d’autoritarisme municipal et non de coconstruction. Le grand reproche que l’on peut adresser à cette équipe est qu’elle a installé une forme de gestion fonctionnarisée des lieux culturels en reléguant les artistes au second plan, le grand symbole – même s’il y en a d’autres – étant le collectif Tricycle. Ce dossier a démontré que cette équipe ne faisait pas confiance aux artistes, alors que la belle tradition grenobloise est d’avoir des artistes très impliqués dans la gestion des lieux culturels. »

* Pour le collectif Grenoble Nouvel Air, soutenu notamment par le PS.

Alain Carignon*

« Le mandat d’Éric Piolle a été sombre pour la culture grenobloise, marqué dès le début par l’acte de supprimer la subvention des Musiciens du Louvre. Un acte brutal, sans concertation ni discussion, qui est représentatif de ce qu’a été la suite de sa politique culturelle, qui a consisté à reprendre en main le secteur dans son ensemble, et en particulier le spectacle vivant avec le triste exemple du collectif Tricycle. On voit de sa part une volonté à la fois idéologique et politique de maîtriser le temps de cerveau disponible des Grenoblois, comme aurait dit un PDG de TF1, et par là même d’essayer de faire passer par l’intermédiaire de la culture ses dogmes politiques, comme on le voit par le fait que les spectacles du théâtre privé ont été supprimés du théâtre municipal simplement parce qu’il y a le mot privé à côté du mot théâtre. »

Alain Carignon, DVD, a été maire de Grenoble de 1983 à 1995.

 

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