Besançon-Dijon : chacun joue sa partition

Patrice bouillot 04/02/2020

La création d’une salle de concert fait débat à Besançon, dont le festival annuel de musique symphonique serait le premier bénéficiaire. Pendant ce temps, Dijon poursuit une politique culturelle dont l’ambition est de conforter son rôle de métropole régionale. À 100 kilomètres l’une de l’autre, les deux villes n’ont jamais trouvé la voie de la collaboration musicale.

Voilà deux villes toutes proches l’une de l’autre, qui n’ont jamais cessé de jouer les rivales. Et pourtant, elles ont bien des points communs, sans qu’il soit nécessaire de remonter à l’époque où elles relevaient de l’autorité du duc de Bourgogne. Exemple amusant : à Dijon comme à Besançon, les anciens hôpitaux du centre-ville, occupant chacun autour de six hectares, sont devenus des friches après le transfert des activités de leur CHU vers la périphérie.

A Besançon, le symphonique à l’étroit

Tandis que Dijon transforme ses friches en Cité internationale de la gastronomie et du vin, Besançon fera de son hôpital Saint-Jacques une Cité internationale des savoirs et de l’innovation. Dans ce programme, que la ville a confié au promoteur Adim-Vinci, figurent une grande médiathèque, mais surtout un centre de congrès et de séminaires qui intéresse de près les mélomanes bisontins. Et pour cause, la grande salle imaginée au cœur de cet équipement pourrait être conçue tout autant pour des conventions que pour des concerts. Un collectif baptisé “Des murs pour nos oreilles” a lancé une pétition l’été dernier pour réclamer la construction d’une “vraie salle de concert à Besançon” – signée à ce jour par près de 1 200 personnes – et inter­pel­ler les candidats aux prochaines élections municipales.

Bientôt une salle de concert ?

« La question d’une grande salle de concert est à nouveau d’actualité », se réjouit David Olivera, directeur de l’orchestre ­Victor-Hugo-Franche-Comté, intéressé au premier chef pour la dizaine de concerts que donne la formation chaque saison. Cette salle dimensionnée pour 1 200 spectateurs constituerait également l’écrin idéal du Festival international de musique ­Besançon-Franche-Comté, temps fort de la vie culturelle bisontine. Créé en 1948 – il se double d’un concours de chefs d’orchestre organisé tous les deux ans –, le festival souffre amèrement de l’absence d’une salle de concert digne de ce nom. À défaut, les spectacles sont généralement donnés au théâtre construit par Claude-Nicolas Ledoux, petit bijou de la fin du 18e siècle, qui fut à son époque le premier théâtre au monde à disposer d’une fosse d’orchestre couverte – ce que reproduira Richard Wagner à Bayreuth. Sauf que, en raison d’une mauvaise réhabilitation dans les années 1990, les conditions ne sont pas à la hauteur : avec ses 900 places inconfortables et une acoustique médiocre, le théâtre ne répond plus à la demande ; l’autre grande salle, le Kursaal, offre une bien ­meilleure acoustique, mais ne compte que 700 sièges. « Une grande salle de concert serait un apport fondamental pour le festival ; Besançon est aujourd’hui sous-équipée », confirme Jean-Michel Mathé, son directeur. Le projet sur le site Saint-Jacques s’invite en tout cas dans la campagne des municipales : Éric Alauzet (LREM) et Ludovic Fagaut (LR) l’ont inscrit dans leur programme ; Alexandra Cordier, soutenue par le maire sortant LREM, évoque une salle de congrès « adaptée aux répétitions et aux représentations de l’orchestre régional », mais aussi un vélodrome couvert capable d’accueillir des concerts devant 2 000 spectateurs.

Le coût de fonctionnement de l’Opéra de Dijon

Dijon a connu, en son temps, pareils débats. C’était dans les années 1990, à l’époque où la ville était tenue par le maire RPR Robert Poujade. Les mélomanes dijonnais, lassés d’assister à des concerts au palais des sports, avaient fini par obtenir satisfaction : l’auditorium de 1 600 places inauguré en 2000 compte parmi les plus belles salles de musique symphonique et lyrique de France. Sauf que les coûts de fonctionnement de cette salle à l’architecture audacieuse signée Arquitectonica sont très élevés. « La volonté de François Reb­sa­men [maire PS depuis 2001, NDLR], dès son élection, fut de proposer un projet artistique à la hauteur de l’équipement tout en optimisant les coûts », résume Christine Martin, adjointe au maire déléguée à la culture et aux festivals. La ville constitua un établissement public, le Duo Dijon – devenu Opéra de Dijon –, chargé de gérer l’auditorium ainsi que le grand théâtre du centre-ville – salle à l’italienne de 700 places dont les conditions de confort sont loin d’être les mêmes. L’essentiel de la programmation de l’Opéra – soit une centaine de représentations chaque saison, opéras, concerts, danse – se déroule d’ailleurs dans la salle contemporaine, lieu de résidence pour plusieurs artistes et formations, dont David Grimal et ses Dissonances. Fort d’un budget de 11,5 millions d’euros par an, l’ambition dijonnaise porte ses fruits : 60 000 spectateurs par saison, dont 12 % extérieurs à la région. Mais surtout, en 2019, Dijon est le premier Opéra de France à avoir obtenu du ministère de la Culture le label théâtre lyrique d’intérêt national.

Un directeur sur le départ

La stratégie de l’Opéra de Dijon ne fait pourtant pas l’unanimité sur ses terres. Candidat LR aux prochaines municipales, Emmanuel Bichot regrette « des choix artistiques trop pointus qui l’empêchent de rencontrer son public ». Ce dont se défend Laurent Joyeux, directeur de l’Opéra depuis 2007 : « Nous avons l’ambition de proposer une programmation exigeante, à la hauteur des grandes maisons françaises. » Exemple éloquent : Les Boréades du Dijonnais Jean-Philippe Rameau – mises en scène par Barrie Kosky pour sa première création en France et dirigées par Emmanuelle Haïm – ont obtenu l’an dernier le prix de la meilleure coproduction européenne (avec l’Opéra-Comique de Berlin) décerné par le Syndicat de la critique. Selon nos informations, Laurent Joyeux serait remplacé en 2021 par le metteur en scène Dominique Pitoiset, plus connu dans le monde du théâtre que dans celui de la musique.

Absence de salle de répétition

Face à l’auditorium contemporain, le grand théâtre historique du centre-ville se cherche un nouveau souffle. La salle aurait besoin de travaux, mais la question posée porte sur le projet culturel qui pourrait l’investir. L’Opéra de Dijon y programme des petits formats comme La Finta Pazza de Francesco Sacrati, en février 2019. Mais c’est peut-être bien à l’orchestre Dijon-Bourgogne qu’elle pourrait s’avérer le plus utile. Depuis la fermeture de la chapelle de l’Hôpital général qui l’accueillit faute de mieux, « la formation souffre cruellement de l’absence d’un espace de travail », explique Floriane Cottet, sa directrice. Initialement envisagée à l’auditorium, la salle de répétition n’a jamais été construite, pour des raisons budgétaires. L’orchestre du CRR est dans le même cas de figure, puisqu’il ne dispose pas, dans son bâtiment à l’allure de ruche datant des années 1980, d’un auditorium digne de ce nom. « Nous souhaitons offrir des conditions de travail optimales aux musiciens et nous nous projetons sur un grand théâtre plus vivant », indique simplement Christine Martin.

Besançon ne connaît plus, en revanche, ce problème de lieu de répétition depuis l’inauguration de sa Cité des arts, en avril 2013 – un vaisseau de 11 400 mètres carrés conçu par l’architecte japonais Kengo Kuma qui abrite le conservatoire ainsi que le fonds régional d’art contemporain de Franche-­Comté. L’auditorium de 300 places, lové au cœur du bâtiment, est réservé à l’orchestre Victor-­Hugo à raison d’une semaine par mois.

Fusion ratée des orchestres

Ainsi donc les deux orchestres de la région continuent-ils de mener leur vie, chacun de leur côté. Le projet de fusion engagé en 2017 a échoppé : « Cela aurait été un symbole pour la toute nouvelle région Bourgogne-Franche-Comté et aussi la première création d’un nouvel orchestre en France depuis bien longtemps », rappelle Pascal Tritsch, directeur de la culture à la ville de Besançon. Ambition avortée au terme d’un feuilleton qui aura duré deux ans, pour des questions de statuts différents des musiciens bisontins et dijonnais et l’impossibilité de s’accorder sur les modalités de constitution du nouvel ensemble. L’orchestre franc-comtois, qui partage sa saison entre Besançon et Montbéliard, tourne avec un budget annuel de 2 millions d’euros ; la formation bourguignonne, qui garde une tradition d’orchestre lyrique et investit régulièrement la fosse de l’Opéra de ­Dijon, dispose, quant à elle, de 1,4 ­million. Les dirigeants se connaissent bien – le directeur artistique de l’orchestre Victor-Hugo, Jean-François Verdier, fut chef associé à l’auditorium de Dijon entre 2004 et 2006. Ils n’excluent pas de collaborer sur des projets ponctuels, mais aucun d’entre eux n’a pour l’instant vu le jour. Et chacun organise ses tournées, plutôt en Bourgogne pour l’ODB, plutôt en Franche-Comté pour Victor-Hugo.

Une faible coopération entre les deux villes

Car force est de reconnaître que les habitudes propres aux anciennes régions perdurent, y compris dans le domaine culturel. Ainsi l’École supérieure de musique Bourgogne-Franche-Comté, basée à Dijon, organise-t-elle la majorité de ses événements dans la capitale régionale, rarement dans le Doubs. L’Opéra de Dijon, s’il propose quelques échanges avec le théâtre Edwige-Feuillère de Vesoul ou avec les Deux Scènes (scène nationale de Besançon), n’a jamais envisagé de collaborer avec la Co[opéra] tive, qui réunit cinq scènes françaises dont les Deux Scènes. « Nos productions nécessitent un lieu, des équipes et des moyens qui n’existent pas ailleurs en Bourgogne-Franche-Comté », explique Laurent Joyeux, ouvert toutefois à des initiatives originales comme le Hänsel et Gretel de Humperdinck programmé par l’Opéra de Dijon dans un village du Haut-Jura en juin 2016, en plein air et autour d’un pique-nique.

Diversification

Les objectifs culturels des deux villes ne sont pourtant pas si éloignés. À Dijon comme à Besançon, la volonté est de rendre la musique accessible au plus grand nombre. « Le festival est ouvert chaque année par un concert gratuit au pied de la citadelle », rappelle Pascal Tritsch. « Chaque année, 9 000 de nos 25 000 spectateurs assistent à un concert gratuit du festival », complète Jean-Michel Mathé. L’orchestre ­Victor-Hugo investit souvent les maisons de quartier et cible un public familial. De son côté, l’ODB a monté un orchestre composé uniquement de jeunes issus de deux quartiers labellisés “politique de la ville” (Fontaine d’Ouche et Grésilles), qui s’est produit l’an dernier lors d’un concert avec le rappeur Menelik. « Entre autres exemples, nous soutenons le dispositif des classes à horaires aménagés et nous finançons l’intervention de musiciens dans les écoles », souligne pour sa part Christine Martin. Besançon investit fortement dans son festival, dont le budget pèse entre 1,1 et 1,4 million d’euros, et dans une moindre mesure dans le Festival de musique ancienne de Montfaucon. Tandis que Dijon, où la culture pèse 23 % du budget municipal, finance son imposante maison d’opéra et mise sur la diversité des propositions culturelles d’une ville où cohabitent les Traversées baroques, le quatuor Manfred comme le bouillonnement contemporain porté par Why Note. Deux villes, une région, deux stratégies.

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