Tours et Orléans : deux citadelles musicales

Aurélie Dunouau 04/02/2020

Les deux villes ligériennes possèdent de nombreux atouts culturels. Tours compte un Opéra et deux salles de musiques actuelles, tandis qu’Orléans affiche trois scènes labellisées nationales. Mais la réputation musicale des deux villes ne décolle pas en dehors de leurs frontières. Par immobilisme politique ?

Et si la cité de la musique dont Tours avait tant rêvé se réalisait finalement à Orléans ? Comme un symbole, Orléans damerait le pion à Tours, ville chérie des musiciens, berceau de la culture et du patrimoine. Tours, ville qui a vu naître il y a trente ans un centre de musiques anciennes, qui dispose aujourd’hui de quatre ensembles de musiques historiques de renommée internationale (Diabolus in Musica, Jacques-Moderne, Doulce Mémoire, Consonance), d’un département spécialisé au conservatoire, et d’un Centre d’études supérieures de la Renaissance (CESR), était sur le point de bâtir, au début des années 2000, une cité internationale des musiques anciennes et de la création, un instrument à la mesure de ses atouts.

À Tours, la musique ancienne a la part belle

« C’était vraiment la Rolls Royce pour nous », regrette Estelle Ouvrard, présidente de l’ensemble Jacques-Moderne. Et puis, tout s’est écroulé. Plus de volonté politique, plus de budgets, finalement consacrés à d’autres projets (notamment le musée Olivier-Debré). Les acteurs de la musique de Tours restent marqués par cet échec. « On s’est retrouvés le bec dans l’eau. » 

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Depuis, et même si les subventions consacrées aux ensembles de musiques anciennes se taillent la part belle dans le budget municipal (53 000 euros en 2019 sur 124 800 euros alloués aux groupes de musique), ils disent manquer d’une salle de répétition avec une bonne acoustique et sont divisés sur le festival Concerts d’automne, monté par la ville. Sur les quatre ensembles, seuls deux ont donné un concert lors de la dernière édition.

Pendant ce temps, le maire d’Orléans, Olivier Carré, fait à son tour le pari d’une cité de la musique et des arts vivants, dans le quartier excentré de la Madeleine. Pas de musiques anciennes, c’est la spécialité de Tours. À Orléans, la part de la musique ancienne est plus modeste, mais aussi plus récente. Deux ensembles de musique baroque se partagent l’affiche : Les Folies françoises et La Rêveuse. Deux ensembles actifs sur leur territoire, mais qui regrettent l’absence d’un département de musiques anciennes au conservatoire. « Avec des moyens limités et beaucoup de volonté », La Rêveuse « s’adapte », en proposant aux habitants du territoire un opéra-bus et des concerts gratuits dans la belle salle de l’Institut.

« Le but est qu’Orléans devienne un lieu de référence national »

La future cité de la musique d’Orléans s’appuierait plutôt sur les musiques actuelles et urbaines, domaine que la ville a investi ces dernières années. L’ancienne adjointe à la culture, Nathalie Kerrien, partie depuis quelques mois, souligne que, « en 2014, les musiques actuelles étaient le parent pauvre de la politique culturelle à Orléans. Nous en avons fait une priorité. » Les budgets ont été augmentés pour la salle de musiques actuelles L’Astrolabe (subvention de 470 000 euros en 2019), 20 ans cette année, qui programme le tout récent festival Hop Pop Hop créé par la ville. L’accent a aussi été mis sur les musiques actuelles grâce à l’école Musique et Équilibre, « acteur important à Orléans, installé dans un lieu culturel de foisonnement, le 108 ».

La cité de la musique imaginée par le maire n’est pour l’instant qu’au stade d’un projet ambitieux de 8 500 mètres carrés à 43 millions d’euros. « La salle de L’Astrolabe est trop petite, les lieux du conservatoire sont obsolètes. Il s’agit de reconstruire, d’améliorer l’accès aux musiques et de faire évoluer un projet pédagogique. Le but est de devenir un lieu de référence national. De s’ouvrir également aux cultures urbaines », espère le maire. Frédéric Robbe, directeur de L’Astrolabe, se réjouit de ce rapprochement annoncé avec le conservatoire, qui permettrait de créer un enseignement des musiques actuelles. « Dans les musiques actuelles, Tours a une longueur d’avance sur nous par ses structures, son enseignement et l’émergence d’artistes. Nous, on est le poil à gratter avec les musiques actuelles et amplifiées. Le nouveau festival Hop Pop Hop, les échanges avec le directeur de la scène nationale d’Orléans sur des projets de création par des artistes locaux sont riches et font bouger les lignes. »

Musique contemporaine

François-Xavier Hauville est à la barre de la scène nationale : « Mon travail de fond consiste à soutenir ce qui est solide sur notre territoire, la musique contemporaine essentiellement. D’un côté, le quatuor Diotima et l’ensemble Cairn en musique classique, deux ensembles de très haut niveau qui se sont installés ici il y a douze ans, parce qu’on les faisait travailler. De l’autre côté, je construis des projets avec le Tri collectif (collectif de musiciens de jazz et de musiques improvisées du cru) ; cela lui procure une plus grande visibilité dans la ville, avec cinq concerts cette année. » La volonté politique et l’implication des acteurs culturels semblent donner à Orléans une nouvelle identité musicale portée vers les musiques actuelles. Le maire souhaiterait aussi « tirer profit de sa relation avec La Nouvelle-­Orléans pour aller beaucoup plus loin dans le jazz et que cet esprit anime la ville ».

À Tours, le jazz à l’honneur

Sa voisine, Tours, reste la référence régionale dans le jazz. Françoise Dupas, directrice du Petit Faucheux – la plus importante salle de France (son budget est de 850 000 euros, à comparer aux 500 000 du Pannonica de Nantes) –, souligne : « Nos concerts avec des pointures affichent complet ; dernièrement pour le trio Pieranunzi-Johnson-Baron il y avait trois dates en Europe dont Tours ! C’est un petit territoire, mais il y a du public et du beau monde. Nombre de musiciens qui ont fait leurs études à Tours sont restés. Et plusieurs d’entre eux mènent des carrières internationales. » Les collectifs fourmillent aussi, dans le jazz, les musiques actuelles, les fanfares et la musique des Balkans. L’activité nocturne dans les bars y est intense. Tout ce petit monde est en effet lié à la puissance de l’enseignement entre le conservatoire régional (celui d’Orléans est départemental), Jazz à Tours, Tous en scène, sans oublier le Centre de formation des musiciens intervenants et l’université… avec à sa tête un musicologue ! La formation, point clé pour comprendre la force de Tours dans ses deux spécialités, le jazz et les musiques anciennes. Mais aussi en classique et en musique contemporaine.

Le chef d’orchestre ­Dylan Corlay, qui tourne avec l’ensemble Atmusica, abonde dans ce sens : « Les musiciens se déplacent beaucoup à Tours, et aussi pour enseigner au conservatoire ; j’y ai été élève puis enseignant. Et j’y ai habité… » Pour Benjamin Pionnier, le directeur de l’Opéra, « beaucoup d’artistes, parmi les plus grands en classique, habitent à Tours ».

« Effet de vitrine »

Néanmoins, il reste une impression d’inachevé, de potentiel pas totalement exploité. Les cases enseignement, équipements, artistes internationaux sont cochées haut la main… mais la réputation musicale de Tours n’explose pas comme elle le devrait, aux yeux des acteurs culturels. La cité dispose pourtant du seul Opéra présent en région Centre-Val de Loire. Il ne figure pas parmi les plus cotés, mais son directeur espère obtenir prochainement le label de théâtre lyrique national. « Ce serait une forme de reconnaissance », assure-t-il. Pour ­François-Xavier Hauville, forte personnalité de la culture à Orléans – « une pointure » pour le milieu, qui a dirigé l’Opéra de Lausanne –, « l’Opéra a un effet de vitrine. La ville de Tours est bien moins intéressante culturellement qu’Orléans. Il se passe plus de choses chez nous. »

« On n’a pas besoin de la municipalité de Tours »

À Tours, pourtant, les acteurs culturels disent travailler main dans la main ; la machine est bien huilée. Selon Benjamin Pionnier, la municipalité a pris l’initiative de mettre les acteurs des principales structures culturelles autour de la table. Il résume ainsi la nouvelle politique impulsée par l’adjointe à la culture, Christine Beuzelin : « Concertation, transversalité et collaboration. Elle trouvait que chacun était un peu chez soi et a souhaité décloisonner tout ça et renouveler les publics. » Le directeur de l’Opéra collabore régulièrement avec Jacques Vincey, directeur du théâtre Olympia, et Thomas Lebrun, à la tête du Centre chorégraphique national. Un trio sur lequel s’appuie l’adjointe à la culture (que nous n’avons pas pu interroger, ni le maire, Christophe Bouchet, malgré nos différentes demandes). Les acteurs culturels tourangeaux travaillent « très bien ensemble, parce qu’on se connaît depuis des années, tempère Françoise ­Dupas, du Petit Faucheux. On n’a pas besoin de la municipalité. En fait, il ne s’est rien passé de spécifique en musique, ces dernières années à Tours. Peut-être est-ce dû à un manque de volonté politique. Je ne comprends pas pourquoi cela ne décolle pas, car le potentiel est remarquable, unique en France. »

Gestion de patrimoine

Un manque de volonté politique empêcherait-il la culture de s’épanouir à Tours ? Reproche entendu aussi du côté de l’opposition, et notamment de la liste de gauche : « L’adjointe à la culture a choisi de gérer les institutions. Il s’agit d’une politique de continuité sans innovation. Elle le fait à la tourangelle : on gère son patrimoine. » Le budget culturel se révèle stable au fil des ans, il atteint 20 millions d’euros de fonctionnement en 2019. L’Opéra de Tours, avec son beau théâtre à l’italienne de 1 000 fauteuils, cristallise l’attention. Désormais en régie directe, il gère un budget de 6,5 millions d’euros, dont la ville assure 3,6 millions en 2020. Autant dire que cela pèse lourd sur les finances municipales. Du côté des investissements, la municipalité a plutôt misé sur la danse, avec un nouveau bâtiment pour le Centre chorégraphique national, qui verra le jour en 2022. La métropole a investi, de son côté, il y a quelques années, dans une seconde Smac, le Temps machine, située à Joué-lès-Tours. Le ­Bateau ivre, salle de concert mythique, doit sa prochaine renaissance en avril 2020 à la mobilisation d’un collectif de citoyens plutôt qu’au fait politique, même si, depuis, les différentes collectivités ont mis la main à la poche.

Problèmes de financement

À Orléans, si les projets du maire fleurissent entre cité de la musique, grand auditorium pour accueillir des concerts philharmoniques, restauration de la salle de l’Institut pour les musiques de chambre…, il n’en demeure pas moins que la limite reste les budgets contraints depuis des années dans la culture, et notamment au niveau de l’État. Sur cette question, François-Xavier Hauville est à fleur de peau. Dans son vaste bureau épuré, au cœur du paquebot un brin austère de la scène nationale, il explique, dépité, mais gardant toujours une pointe d’optimisme : « Nous avons le même budget depuis des années. Avec les coûts et le nombre de spectacles qui augmentent, le calcul est vite fait. Mais l’année dernière, la fréquentation est montée à 40 000 spectateurs ! La principale difficulté vient du fait que la scène nationale paye l’intégralité des frais de fonctionnement (3,7 millions d’euros cette année) pour à la fois le centre dramatique national, le centre national de création d’Orléans et le centre chorégraphique national, qui donnent leurs spectacles ici. » La scène nationale est aujourd’hui freinée par « un vrai problème de financement. » Certes, elle est soutenue par la ville, mais son budget n’a pas été revu à la hausse.

Politique de l’événementiel

Pourtant, le budget culturel a augmenté régulièrement après le départ de Serge Grouard en 2015 et est aujourd’hui « sanctuarisé », d’après l’ancien premier adjoint qui a pris sa relève, Olivier Carré. Il s’élève à 19 millions d’euros de fonctionnement en 2019, soit un million de moins que celui de Tours. Les investissements ont augmenté « trois années de suite, ce qui est assez rare par les temps qui courent », souligne l’ancienne adjointe à la culture, Nathalie Kerrien, qui dit être partie à la suite d’une « petite inflexion à la baisse du budget culture 2020 ». Du côté de la liste EELV-PS emmenée par Jean-Philippe Grand, on conteste une tendance à surtout augmenter la part des événementiels dans ce budget.

Orléans rattrape au fil du temps son déficit d’image : les subventions accordées ces dernières années aux structures et associations semblent insuffler une nouvelle dynamique. La ville y consacre 1,56 million d’euros en 2019. Benjamin Perrot et Florence Bolton, directeurs artistiques de La Rêveuse, ont « bon espoir pour la place de la musique à Orléans. C’est encore très cloisonné entre chaque structure, chacun est très spécialisé, mais petit à petit, les choses bougent, même si c’est lentement. Il y a beaucoup d’énergie et du potentiel. » Orléans et Tours, deux potentiels, mais deux chemins différents. La gestion d’un acquis remarquable face à la tentative de construction d’une identité musicale nouvelle. Les deux villes ligériennes ne jouent décidément pas la même partition.

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