Nancy et Metz : les coulisses d’une rivalité musicale

Entre Nancy et Metz existe une rivalité légendaire. Les deux villes, distantes de 60 kilomètres et de taille identique, tentent chacune de s’imposer comme capitale musicale régionale. Un enjeu culturel, mais aussi politique à l’approche des élections municipales.

En sport, on appelle cela un derby, un match entre deux équipes voisines et rivales. Si les deux villes ne jouent plus dans la même division au football, le match continue sur d’autres terrains. En musique, pas d’affrontement direct, mais une concurrence feutrée pour rayonner sur la scène régionale, nationale et internationale. D’un côté Nancy, la cité ducale d’art et d’histoire, de l’autre Metz, la transfrontalière, longtemps cantonnée à son rôle militaire et industriel, mais qui a depuis entamé sa métamorphose culturelle.

Rivalités historiques

Metz revendique pourtant un passé musical plus ancien. Selon Florence ­Alibert, directrice de la Cité musicale, « on peut même remonter à l’origine du chant grégorien, qui est vraiment né à Metz. La musique est donc ancrée dans l’histoire de la ville depuis le 8e siècle ! » 

La capitale des ducs de Lorraine a, de son côté, accueilli dès le 18e siècle un Opéra dans son palais. Mais c’est surtout à partir de 1870 qu’elle va prendre une large avance sur sa voisine. « Avec l’annexion de l’Alsace et de la Moselle par l’Allemagne, une partie des élites quitte Metz pour s’établir à Nancy, qui va connaître un très fort développement et accroître son influence sur la politique universitaire et culturelle », explique Julien Gingembre, chercheur en géographie à l’université de Lorraine et spécialiste de la région. Il faudra attendre la fin de la Seconde Guerre mondiale pour assister à l’émancipation de Metz. Depuis, les relations entre les deux villes oscillent entre rivalité et rapprochement.

Le cas est unique en France : deux villes moyennes distantes de 60 kilomètres et, à quelques milliers d’habitants près, de même taille : « On a d’autres exemples de villes proches comme Saint-Étienne et Lyon ou Strasbourg et Mulhouse, poursuit Julien Gingembre, mais il y a une importante différence de taille entre ces villes. Il y a aussi les villes bretonnes, mais elles sont géographiquement plus éloignées. » Illustration de cette rivalité, la répartition des services de l’État entre les deux villes : à Metz la préfecture, à Nancy le rectorat d’académie. Et quand il s’agit de construire un nouvel équipement, faute d’avoir pu trancher, il se retrouve bien souvent au milieu : c’est le cas de l’aéroport ou de la gare TGV. En musique aussi, Nancy et Metz se sont réparti les labels : à Metz l’orchestre national, à Nancy l’Opéra et le centre chorégraphique. De précieux instruments utilisés pour faire rayonner les deux cités musicales.

Metz la symphonique, Nancy la lyrique

À Metz, on mise beaucoup sur le nouveau chef d’orchestre, David Reiland, qui a succédé à Jacques Mercier en septembre 2018, pour s’imposer sur la scène musicale internationale : « Ça passe bien sûr par des invitations dans des festivals, mais également par un travail sur le rayonnement de l’orchestre à travers des contacts avec de nouvelles salles », explique la directrice de la Cité musicale-Metz, dont dépend l’orchestre. Les 70 musiciens de l’ensemble se sont ainsi rendus l’an dernier au Konzerthaus de Vienne et feront leurs débuts au Concertgebouw d’Amsterdam. Une grande tournée en Corée du Sud est même en préparation pour l’automne. L’orchestre s’invite aussi à la télévision. Après une participation à l’émission Prodiges en décembre, il accompagnera les Victoires de la musique classique ce mois-ci. Dans une interview au Républicain lorrain, le chef belge de 38 ans assume ses ambitions : « On présente toute la palette de ce qu’on sait faire. Et il faut que ça se sache ! »

C’est aussi un nouveau visage qui incarne les ambitions de l’Opéra nancéen : Matthieu Dussouillez, 34 ans, est le plus jeune directeur de l’Hexagone. Nommé en juin, il a eu la lourde tâche de composer le programme de la saison centenaire de l’un des cinq Opéras nationaux de France. Son fil conducteur : l’Art nouveau ; un hommage à l’histoire de Nancy et à sa fameuse école multidisciplinaire. « L’idée est d’essayer de décloisonner, de casser les habitudes de création et les choses bien installées dans le milieu de l’opéra et de la musique », précise-t-il. Avec un objectif : « Faire en sorte que les Opéras, et particulièrement celui de Nancy, soient incontestables et incontestés, que n’importe quel Nancéien ou habitant de notre territoire soit fier et heureux d’avoir un opéra dans sa ville. »

Malgré des ambitions partagées, hors de question, officiellement, de parler de rivalité. « L’idée, c’est vraiment de voir ce qu’on peut faire ensemble, explique Florence Alibert, nous sommes une structure avec un orchestre national et des salles de concert. Nancy est avant tout une maison d’opéra, qui monte de très belles productions, donc les missions ne sont pas les mêmes et sont complémentaires. » Même discours chez Matthieu Dussouillez : « La région est grande et c’est une région de musique, on a chacun nos missions, ce qui n’empêche pas de faire des choses ensemble. » Chacun ses missions et chacun ses honneurs. Metz vient d’être désignée par l’Unesco “ville créative” dans la catégorie musique, une première en France. Elle rejoint les 46 communes à bénéficier de ce label dans le monde. Pas de financement à la clé, mais un plan d’action de quatre ans sur lequel s’engage la ville et, pour Florence Alibert, l’assurance d’une continuité en matière de politique ­musicale : « Pour nous, cela arrive à un moment très important, parce qu’avec les élections qui se profilent, nous allons ancrer, légitimer encore plus, tout ce que la ville pourra faire dans ce domaine, son engagement à poursuivre ce travail, et ce, quel que soit le résultat des élections. »

Petite musique politique à l’approche des municipales

Un gage de stabilité d’autant plus appréciable que les élections municipales s’annoncent plus qu’incertaines à Metz. Pas moins de neuf candidats sont en lice pour briguer la succession de Dominique Gros. Le maire socialiste de 77 ans prendra sa retraite à l’issue de ce second mandat et revendique un riche bilan musical. Il évoque pêle-mêle le projet Démos et son ambition d’éducation artistique dans les quartiers, la création de la Boîte à musique, une salle dédiée aux musiques actuelles, ou encore la naissance de la Cité musicale sur le modèle de celle de Paris. « Metz est une ville dont l’image est en train de changer et la culture y est pour beaucoup », affirme fièrement l’élu, qui n’a pas encore pris position pour un candidat.

François Grosdidier, sénateur de Moselle et tête de liste LR, se montre beaucoup moins enthousiaste sur le bilan culturel de la municipalité sortante : « Ce qu’on a de plus à craindre, c’est la poursuite de la politique actuelle, qui a fait que Metz perd du terrain par rapport à Strasbourg et à Nancy dans le concert des métropoles. » Patrick Thil, le Monsieur Culture de sa liste, propose d’« aller plus loin en matière d’orchestre et de jeunesse. […] Nous avons l’ancien chef de l’Orchestre national de Lorraine, Jacques Mercier, qui serait prêt à créer un jeune orchestre, le projet est à l’étude et nous souhaiterions, pourquoi pas, lui donner une dimension transfrontalière, car nous ne sommes qu’à 50 kilomètres du Luxembourg et 60 de l’Allemagne. » Le retour de la droite pour donner à Metz son envol musical ? Forcément, Richard Lioger n’y croit pas. Pendant près de dix ans, il a été le premier adjoint du maire actuel. Aujourd’hui candidat LREM, il redoute, en cas de victoire LR, un retour de la « culture à l’ancienne », c’est-à-dire au rabais. « Avant 2008, Metz était surnommée la “belle endormie” : les jeunes quittaient la ville et la vie culturelle se résumait à une offre très classique entre l’Opéra et la salle de l’Arsenal. Nous avons, avec Dominique Gros, réveillé Metz, mais il y a un réel danger de voir cette dynamique cassée par des choix budgétaires et par un manque de vision », met-il en garde.

À Nancy, la situation est plus simple. Le maire sortant, Laurent Hénart (PRG), soutenu par le parti présidentiel, et son opposant socialiste, Mathieu Klein, actuel président du département, se retrouvent à nouveau face à face. Laurent Hénart défend son engagement en matière de culture et de musique avec un accent mis sur la création et un budget important, correspondant au quart du budget de la ville. Trois millions d’euros ont ainsi été déboursés pour le dernier projet phare du maire : L’Octroi, une pépinière créative qui doit allier spectacles, design, audiovisuel, arts plastiques et événementiel. Un lieu pas encore opérationnel, rappelle Mathieu Klein. Le challenger regrette surtout que Nancy ne fasse pas plus entendre sa musique : « Nous ne sommes que trop rarement sur la carte de la culture en France et en Europe. Je compte, pour ma part, favoriser de manière ambitieuse l’aide à la diffusion des spectacles nancéiens au niveau national et international. » Les deux candidats partagent néanmoins la volonté de développer la coopération musicale avec Metz. « J’encouragerai notamment les projets de collaboration entre les orchestres et les Opéras de Nancy et Metz », promet ainsi Mathieu Klein.

Nancy et Metz, un duo en devenir ?

Et si les deux rivales étaient en fait des alliées ? Des pas ont été accomplis en ce sens. Le directeur de l’Opéra nancéen évoque le spectacle lyrique original “Offenbach Report”, première coproduction avec Metz et Reims. Il sera présenté en mars à Bar-le-Duc, avec l’idée d’amener l’opéra dans des lieux inhabituels. Florence Alibert rappelle de son côté les échanges en cours autour de l’expertise et de la formation en matière de direction d’orchestre.

La collaboration oui, la fusion pas encore. Un projet avait bien été mis sur la table il y a quelques années, mais il est resté lettre morte. « C’était un projet qui avait beaucoup d’intérêt, car il permettait de redonner des moyens artistiques à nos spectacles », estime Laurent Hénart qui rappelle que « le temps des vaches grasses est terminé ». Le modèle était tout trouvé : l’Opéra national du Rhin, qui regroupe Strasbourg, Mulhouse et Colmar. Mais dès qu’il s’agit de partager, la méfiance prend le dessus : « À Nancy, on conçoit généralement la fusion avec le centre de décision à Nancy », s’exclame François Grosdidier, loin d’être convaincu par l’exemple alsacien : « Aujourd’hui seul Strasbourg a conservé son identité, au détriment de Mulhouse et Colmar qui sont devenus des opéras garages ! Je préfère un système de mutualisation, chacun restant maître chez lui. » L’idée d’un pôle lyrique, symphonique et chorégraphique lorrain soulevait par ailleurs aussi bien des problèmes logistiques que des inquiétudes en matière d’emploi. Même ceux qui étaient favorables au projet le reconnaissent, entre Metz et Nancy, pas facile d’être d’accord quand il s’agit de mettre en commun ses atouts. Le maire de Metz le concède : « L’État nous avait déjà encouragés à la fusion, mais il aurait fallu envisager une répartition », autrement dit, « qui fait quoi ? ». Comme un refrain, la question finit toujours par revenir entre Nancy et Metz.

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