À Lille, la culture dans l’ADN de la ville

Marie Tranchant 04/02/2020

Avec 42 millions d’euros consacrés à la culture en 2019, la ville de Lille continue à afficher son engagement dans ce domaine. À quelques semaines des élections municipales, les opposants de Martine Aubry rivalisent de propositions pour remettre en question son bilan et faire encore plus dans cette ville où la culture, et particulièrement la musique, sont déjà très présentes.

Ils ne peuvent pas tout renier en bloc. Et pour cause, du bilan de Martine Aubry, après trois mandats, on retient, entre autres choses, Lille 2004, capitale européenne de la culture, et l’association Lille 3000, qui a prolongé l’élan insufflé il y a quinze ans. En 2004 renaissait aussi l’Opéra, et l’image de Lille grise et pluvieuse se muait en ville dynamique et accueillante. Alors que la maire socialiste se présente finalement pour un quatrième mandat, ses opposants doivent concéder un engagement fort de sa part en matière de politique culturelle. La musique n’est pas en reste : avec les deux grandes structures que sont l’Orchestre national de Lille (ONL) et l’Opéra, la ville propose à ses habitants une offre de qualité.

Caroline Sonrier, directrice de l’Opéra de Lille avant même sa réouverture, est la première à souligner l’écoute qu’elle a trouvée ici. « Je venais d’Île-de-France, où j’avais beaucoup de difficultés à échanger avec les décideurs politiques sur la création, le développement des publics, la place des artistes, se souvient-elle

J’ai été frappée en arrivant ici : Martine Aubry et d’autres personnalités ont une vraie sensibilité à la culture et elle a eu pour l’Opéra la volonté que ce soit un vrai lieu de production et de création artistiques. »

Les paillettes ?

« À la fin des années 1990, les Lillois avaient beaucoup souffert de la dé­sin­dus­tria­li­sa­tion : ils avaient perdu la confiance en eux-mêmes et en leur créativité, souligne Martine Aubry. C’est d’abord pour leur rendre leur fierté d’être lillois que nous avons décidé de faire de la culture une priorité de la politique municipale. » De 25 millions d’euros en 2002, le budget consacré à la culture est passé à 42 millions en 2019. « Il est difficile de critiquer quand on voit le bond culturel depuis 2004, mais tout n’est pas au crédit de Martine Aubry », juge Thierry Pauchet, candidat centre droit. « Mme Aubry a fait de belles choses », reconnaît le sénateur Marc-Philippe Daubresse, candidat LR aux prochaines municipales, citant notamment l’ouverture des maisons Folie, lieux de culture hybrides, en 2004.

Mais en conseil municipal, comme en conseil métropolitain, les critiques sont bel et bien là, face à une équipe municipale accusée de s’intéresser aux paillet­tes plutôt qu’au travail de fond. « Il faudrait mettre moins de moyens dans l’événementiel et plus pour les associations de quartier », pointe le sénateur LR. Marc-Philippe Daubresse prône un audit de la culture en général, une idée que d’autres partagent, comme Éric ­Cattelin-Denu, candidat RN, qui souhaite un audit de Lille 3000, ou Violette Spillebout, candidate LREM, qui appelle à des états généraux de la culture.

Réorientation de Lille 3000

Les candidats prônent la réorientation de Lille 3000. « On voudrait faire de Lille 3000 un festival de pratiques culturelles », indique Julien Poix, candidat LFI. Idem pour les grandes structures musicales : « Martine Aubry a voulu mettre en avant des locomotives pour l’attractivité de la ville, estime l’insoumis. Oui, il faut que la ville soit connue, mais il ne faut pas en faire des totems. » À la métropole, présidée par Damien Castelain (DVD), on se réjouit de l’engouement du public pour ces grands moments : « Soyons fiers de porter des grands projets populaires, s’enthousiasme Hélène Moeneclaey, vice-­présidente à la Métropole européenne de Lille (MEL) déléguée à la culture et aux grands événements. On critique Lille 3000, mais Utopia a été voté à une large majorité. » Présenté par Martine Aubry le 4 décembre, Utopia, préparée par Lille 3000, est une nouvelle saison culturelle pour 2022, qui ne sera véritablement actée qu’après les résultats du 22 mars. Le 13 décembre, malgré la demande de certains élus de reporter le vote, trois millions d’euros lui ont été alloués pour la période 2021-2022.

Parmi les propositions en matière de politique musicale, quelques grandes lignes se dessinent : faire plus pour les quartiers, pour les structures de taille moyenne et accentuer le volet formation. « À Lille, il y a une offre à profusion qui ne s’adresse pas forcément à tous, déplore Stéphane Baly, candidat EELV. Il faut donner la priorité aux lieux intermédiaires pour qu’il y ait une offre diversifiée dans chaque quartier. Ces lieux ne font pas la une, mais font la richesse et le maillage du territoire. »

Créer des conservatoires de quartier

L’orchestre d’harmonie de Lille-Fives est l’une de ces structures. « L’Opéra et l’ONL obligent les amateurs à aller vers le haut, car le public est exigeant, analyse Hervé Brisse, chef de l’harmonie et tuba solo à l’ONL. La mairie met à notre disposition la salle des fêtes de Fives pour répéter, sans contrepartie : nous avons une liberté de créer assez unique. » Qu’il travaille avec un DJ, un auteur de bande dessinée ou les enfants d’une école, Hervé Brisse assure toujours trouver une oreille attentive. « C’est facile de dire que la politique culturelle est élitiste, mais tout le volet amateur est drainé par les locomotives. S’il n’y avait pas l’ONL, il n’y aurait pas les harmonies… Entre la locomotive et le dernier wagon, il n’y a pas de brisure. »

Ancienne directrice de cabinet de Martine Aubry, aujourd’hui concurrente pour 2020, Violette Spillebout estime que « la culture populaire tire la langue. Il y a une vitalité musicale à Lille, mais la pratique de l’instrument pourrait être développée en libérant des financements consacrés aux grandes structures. » Il manque, selon elle, des lieux de répétition, des résidences musicales. Elle égrène les mesures de son programme : recréer un grand carnaval à Lille avec des harmonies et des fanfares ; favoriser les bars musicaux ; créer des conservatoires de quartier…

La question de l’apprentissage est fréquemment soulevée par l’opposition. Pourtant, la maire se défend : « Nous sommes très actifs pour faire découvrir et apprendre la musique aux jeunes Lillois, explique-t-elle. Nous avons un conservatoire à rayonnement régional parmi les plus dynamiques en France, qui coordonne un réseau de six écoles de musique accueillant chaque année 3 300 élèves. Grâce au plan musique, porté par le CRR en lien avec l’Éducation nationale, 8 000 élèves de primaire pratiquent la musique chaque année, dans le cadre scolaire ou dans le temps périscolaire. »

La mixité des publics, « une priorité »

On peut faire mieux, disent en substance ses outsiders. Les associations soulignent, elles, le travail réalisé, comme celui mené par l’ensemble de musique baroque Le Concert d’Astrée, en résidence au collège Miriam-Makeba dans le quartier populaire de Moulins : « Tous les programmes de musique de chambre y sont répétés, détaille Céline Foucaut, responsable des publics et du développement régional de l’ensemble. On intervient dans toutes les classes du collège. » Le financement dépend du département, mais elle souligne le rôle de la ville dans la résidence de l’ensemble à l’Opéra. À la MEL, aussi, on met en avant la dimension d’apprentissage, avec notamment l’orchestre Démos, « un vrai projet social », selon Hélène Moeneclaey.

Dernier point d’achoppement souligné dans le bilan de Martine Aubry, la diversification des publics, chère à Stéphane Baly. « Les salles ont beaucoup de spectateurs abonnés, mais il est difficile de toucher un public occasionnel », pointe le candidat EELV. Caroline Sonrier n’est pas de cet avis : « On limite le nombre d’abonnés pour qu’il y ait aussi un public qui voudrait essayer. On propose des tarifs accessibles, des “Happy Days”, des concerts du mercredi. Cela a été une priorité dès le départ. » En 2004, à la réouverture de l’Opéra de Lille, Caroline Sonrier, dont le dernier mandat s’achèvera en 2022, se souvient qu’il ne s’agissait pas d’en faire un lieu « élitiste, bourgeois et poussiéreux ». François Bou, directeur général de l’ONL, estime que cette volonté est dans l’ADN de l’orchestre depuis sa création en 1976 : « On a la chance d’avoir été pionniers. On a un haut niveau d’excellence, qu’on veut faire partager au plus grand nombre. »

L’offre métropolitaine à rééquilibrer

L’offre musicale de la métropole se veut complémentaire. La nouvelle direction de l’Atelier lyrique de Tourcoing, confié après le décès de son fondateur Jean-Claude Malgoire à François-Xavier Roth, est dans la même dynamique. « Le boom culturel qu’a connu Lille a aspiré les énergies, analyse Enrique Thérain, délégué général de l’orchestre Les Siècles, associé à l’Atelier lyrique. Le vrai enjeu est la répartition de cette offre culturelle. » Opéra de Lille, Atelier lyrique de Tourcoing et ONL doivent se coordonner pour que les programmations ne soient pas répétitives. Au risque sinon de créer des doublons. À Tourcoing, l’enjeu social se fait aussi sentir, pour Enrique Thérain : « La question de la mixité sociale est essentielle. » Le président de la MEL en 2020 devra étudier soigneusement l’offre musicale sur ce territoire pour éviter d’éventuelles querelles de clocher.

Les acteurs culturels se disent attentifs à ces élections municipales. « J’ai confiance, mais je reste vigilant, pointe Hervé Brisse. S’il y avait un revirement politique, cela pourrait se faire différemment, mais on ne pourra pas aller à l’entontre de la demande du public. »

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