À Paris, la culture au cœur de la bataille des municipales

Antoine Pecqueur 04/02/2020

Conservatoires, développement des financements privés, retard des travaux… les sujets culturels, et notamment musicaux, divisent les candidats aux élections. État des lieux.

Depuis son bureau de l’hôtel de ville, Christophe Girard, adjoint à la culture, est dubitatif : « C’est la quatrième élection municipale à laquelle je participe, mais c’est assurément la plus étrange. Ce scrutin n’a rien à voir avec les précédents. » Les raisons sont multiples : le sujet même des élections municipales arrive très tardivement, éclipsé ces dernières semaines par la mobilisation contre la réforme des retraites. À cela s’ajoutent des spécificités parisiennes, marquées notamment par la double candidature LREM (Benjamin Griveaux1 et le dissident Cédric Villani) et le projet de coalition climat du candidat David Belliard. Christophe Girard entend bien défendre son travail d’adjoint à la culture pour soutenir Anne Hidalgo, même s’il confesse ne pas savoir s’il gardera son poste en cas de victoire de cette dernière. Une chose est sûre : la culture aiguise plus que jamais les rivalités entre les candidats.

Les conservatoires : une réforme polémique…

« De toutes les plaintes concernant les sujets culturels, celle qui m’est le plus remontée du terrain concerne les conservatoires », nous affirme d’emblée Cédric Villani. Paris compte 17 conservatoires municipaux. Le prédécesseur de Christophe Girard, Bruno Julliard2, avait lancé en 2016 une vaste réforme des établissements. Cette dernière avait créé la polémique chez une partie des enseignants, qui critiquaient le développement des cours collectifs, l’essor des musiques actuelles… 

À son arrivée en 2018, Christophe Girard a tenu à calmer les choses : « Je fais partie d’une autre génération politique, nous dit-il. J’ai réuni les directeurs et les secrétaires généraux des conservatoires pour les écouter. J’ai moi-même étudié le piano, je sais l’importance d’un apprentissage exigeant. » Ces propos veulent rassurer les enseignants qui craignaient de voir leurs établissements devenir des lieux d’animation culturelle – le débat récurrent entre éducation artistique spécialisée et éducation artistique et culturelle.

… et quid du tirage au sort ?

Reste une pierre d’achoppement, et non des moindres : les conservatoires parisiens ne pouvant accueillir tous les élèves qui souhaitent s’y inscrire, pratiquent le tirage au sort. En 2018, Bruno Julliard nous confiait que « l’objectif était de mettre fin au recrutement par tirage au sort en 2020 ». Une promesse non tenue… « Le sujet des conservatoires est une priorité réaffirmée, mais je ne vais pas vous dire zéro chômeurs, nous répond Christophe Girard. Nous avons récemment ouvert trois nouveaux bâtiments : Paul-Dukas (12e), Darius-­Milhaud (14e) et Mozart (centre). Et il y aura à l’avenir encore plus de professeurs et plus de cours. »

Pour François Demas, conseiller culturel de Rachida Dati (LR) et candidat dans le 11e arrondissement3, « le tirage au sort est profondément injuste. On doit prendre en compte le facteur humain. » Comment ? « Peut-être faut-il garder le tirage au sort pour l’éveil, mais ensuite trouver un autre type de sélection. » Le flou demeure. Reste la question centrale : où donner cours, avec le manque de locaux ? Cédric Villani a une piste : « Il vaut mieux utiliser des locaux sous-­occupés, plutôt que de continuer à créer de nouveaux conservatoires. Pourquoi ne pas donner cours dans les écoles qui sont fermées le week-end ? » À la tête de la liste Parisiennes, Parisiens, Gaspard Gantzer – qui connaît bien le secteur pour avoir été directeur de cabinet de Christophe Girard de 2008 à 2010 – qualifie la politique actuelle des conservatoires d’« échec. Il n’est pas admissible que des établissements payés par l’impôt à 90 % soient sélectifs ! Aujourd’hui, pour 9 000 demandes, il y a 3 000 places disponibles. Il faut déjà créer 3 000 places supplémentaires dès la prochaine mandature et permettre que d’ici dix ans, tous les Parisiens y aient accès. Ce développement passe par le recrutement de 400 professeurs. Il faut aussi construire un ­deuxième conservatoire dans le 15e arrondissement, qui est le plus peuplé de Paris. »

L’éducation artistique, priorité de tous les candidats

Tous les candidats s’accordent à mettre l’éducation au cœur de leur projet culturel. Danielle Simonnet (LFI) propose que « chaque école et collège, qui sont de la compétence de la ville, soit jumelé à deux établissements culturels, l’un de proximité et l’autre plus lointain ». La droite interroge de son côté la méthode de l’équipe d’Anne Hidalgo : « Plutôt que d’engager des médiateurs, il faudrait faire venir les artistes dans les écoles, développer des classes de maître », avance François Demas. Pour Cédric Villani, « Paris a la meilleure offre culturelle au monde, il ne s’agit donc pas d’augmenter le volume, mais de travailler les nouveaux publics. Paris est une ville encore pleine de cloisons culturelles entre les populations. » Parmi ses propositions, le mathématicien suggère de « créer dans chaque école et chaque collège une classe orchestre ». Une sorte de déclinaison symphonique du plan chorale lancé en 2018 par les ministres Jean-Michel Blanquer (Éducation nationale) et Françoise Nyssen (Culture). Malgré sa candidature dissidente au sein de LREM, Cédric Villani reste donc Macron-compatible. Gaspard Gantzer inter­pelle, lui, sur le sort des bibliothèques : « Sur la cinquantaine de bibliothèques municipales, cinq seulement sont ouvertes le dimanche. C’est inacceptable ! Il faut aussi mettre en place des tarifs préférentiels pour les jeunes dans les cinémas, car sinon, à quinze euros la place, nous allons tous les perdre au profit de Netflix. »

Développer les résidences d’artistes

Force est de constater qu’aujourd’hui un grand nombre d’artistes quittent Paris en raison du coût de la vie, et en particulier des logements. « Paris est une ville qui attire toujours les touristes, mais n’est plus le lieu de la création », s’agace Gaspard Gantzer. Même constat chez François Demas : « Les créateurs quittent Paris pour s’installer à Berlin ou à Bruxelles. » Quelles solutions ? « Il faut émanciper les lieux de création de l’emprise du foncier. Nous devons préempter des lieux », affirme Danielle Simonet, qui, fidèle à la ligne de La France insoumise, entend donner plus de moyens à la puissance publique. En jeu, notamment : les dispositifs de résidences d’artistes. Gaspard Gantzer souhaite que « 10 % des projets de logements de la ville de Paris soient réservés à des résidences d’artistes ». Pour Cédric Villani, « les résidences peuvent prendre place dans les surélévations des immeubles, un type d’espace optimal pour créer ». François Demas souhaite, pour sa part, mettre en place une bourse pour permettre aux artistes de créer leurs premières œuvres à Paris, à travers un dispositif de fonds pour les artistes émergents.

Les équipements : entre retard des travaux…

François Dumas juge que les retards des travaux de rénovation du théâtre de la Ville (prévue en 2018, la réouverture ne devrait finalement avoir lieu qu’en 2021) sont « dignes du scandale d’Autolib : ce théâtre est fermé depuis trois ans. Il accueille normalement 250 000 spectateurs par an ; à l’espace Pierre-Cardin, où se déroulent les représentations pendant les travaux, il ne peut y avoir plus de 70 000 spectateurs par an. Quand on dépense de l’argent public, on doit évaluer son efficience. » Juste en face du théâtre de la Ville, le Châtelet, également financé par la ville, suscite aussi l’ire du conseiller culturel de ­Rachida Dati : « Il y a un vrai déficit dans son fonctionnement. Le Châtelet n’est ouvert que dix jours par mois, ce n’est tout simplement pas acceptable. »

… et problème d’identité artistique

Une autre salle pose problème : la ­Gaîté-Lyrique peine à s’ancrer dans le paysage culturel – contrairement au Centquatre, qui a acquis une vraie identité avec l’arrivée à sa tête de José-­Manuel Gonçalvès. « L’idée de la Gaîté-­Lyrique était au départ d’être dédiée aux arts numériques, mais aujourd’hui le numérique ne se concentre plus sur une seule forme d’art, il embrasse tous les domaines. Il faut donc repenser son identité, et c’est pour cette raison que je souhaite le consacrer au cinéma et aux métiers de l’image », nous dit Gaspard Gantzer. Cédric Villani, lauréat de la médaille Fields, propose, sans surprise, d’en faire un lieu reliant sciences et arts. À travers les équipements, c’est aussi la carte de l’offre culturelle parisienne qui est dénoncée : « il y a de vraies inégalités territoriales entre le centre et l’est parisien. » Même si la Philharmonie est venue notablement contrecarrer cette inégalité. Le mandat de Laurent Bayle à sa tête prend fin en mars 2021 ; une échéance majeure pour la politique musicale. La nomination du directeur de la Philharmonie se fait par l’État, mais en concertation avec la ville, en raison du financement mixte de la salle. Gaspard Gantzer tient à souligner que « Laurent Bayle est l’un des plus grands directeurs de salle en Europe, alliant exigence et démocratisation. La Philharmonie est un succès qui a été porté par Bertrand Delanoë. Mais par la suite, Anne Hidalgo a peu soutenu le projet. » Les équipements culturels, ce sont aussi les cafés musicaux, en voie de disparition. La voie d’action est ténue : « Il faut réussir à concilier vitalité artistique et respect des riverains », note François Demas, qui préconise des fonds pour l’insonorisation des lieux.

Patrimoine en péril

C’était prévisible : le patrimoine est tout particulièrement défendu par la droite. « Il faut un plan de sauvetage du patrimoine, affirme François Demas. La plupart des églises, qui sont la propriété de la ville, sont dans un état déplorable. » Cédric Villani regrette de son côté que « le chantier de rénovation de Notre-Dame ne fasse l’objet d’aucune mise en valeur, alors que ces travaux sont uniques au monde. Il faut montrer sa dimension scientifique, technologique. C’est aussi bénéfique pour le tourisme. » Le mathématicien est en outre inquiet du sort réservé à la Maîtrise de Notre-Dame de Paris : « Elle ne peut plus assurer aujourd’hui ses concerts. C’est un ­savoir-faire qui est en train de se perdre. Le chantier de Notre-Dame, ce ne sont pas seulement les travaux, mais aussi le patrimoine immatériel. » Le dissident LREM a une position ambivalente par rapport à l’action du gouvernement ; s’il critique son attitude sur Notre-Dame, il soutient au contraire certains projets pilotés par Emmanuel Macron. Il nous dit être favorable à la mise en place du Pass culture à Paris, en dépit des controverses autour du projet présidentiel. De son côté, Christophe Girard nous dit qu’« il faudrait un pass transport relié à des lieux culturels. Car l’un des principaux freins à la culture, ce sont les moyens d’y aller. »

Augmentation du budget

Aujourd’hui, le budget de la ville de Paris pour la culture est de 500 millions d’euros. La plus grande partie des candidats souhaite l’augmenter. Mais comment ? Pour Gaspard Gantzer, « il faut réduire les effectifs de la ville de Paris de 10 %. Anne Hidalgo a fait passer les effectifs de 40 000 à 60 000 agents. Il y a 200 personnes qui s’occupent de la communication. Je préfère recruter des professeurs de conservatoire plutôt que des agents qui mettent des tampons. » Anne Hidalgo, comme elle l’a expliqué à nos confrères du Parisien, envisage de nouveaux leviers de financement, notamment des obligations vertes. « Le budget culture ne peut qu’augmenter », avance Christophe ­Girard. Danielle Simonet rappelle que « Paris a été la première ville à accepter que son budget soit sous tutelle de Bercy. Faut-il tolérer cette logique austéritaire ? »

Le rôle du privé

De plus en plus d’équipements culturels parisiens sont financés par le privé. Cette année sera marquée par l’inauguration de la nouvelle Bourse du commerce, désormais entre les mains de François Pinault. « On ne peut pas d’un côté dénoncer ces princes de l’évasion fiscale et de l’autre saluer le fait qu’ils viennent sauver l’art contemporain », dénonce Danielle Simonnet, qui brocarde les élus communistes (présent dans l’alliance autour d’Anne Hidalgo), « qui ne se sont pas opposés au projet de François Pinault à partir du moment où des tarifs réduits étaient accordés aux chômeurs ».

En ligne de mire aussi pour LFI, le Fonds pour Paris, qui réunit les mécènes privés pour les projets culturels de la capitale. C’est par ce biais qu’ont été financées les nouvelles fontaines des Champs-­Élysées des frères Bouroullec, pour un coût de 6 millions d’euros, avec parmi les principaux mécènes… le Qatar. C’est aussi le Fonds pour Paris qui a financé à proximité l’installation controversée de la sculpture Bouquet de tulipes de Jeff Koons, offerte par l’artiste à Paris après les attentats de 2015, mais dont le coût d’installation et d’entretien a suscité un tollé. « Nous nous étions mis dans un piège. Il était impensable de refuser ce cadeau, au risque de créer un incident diplomatique avec les États-Unis. J’ai donc changé l’emplacement prévu initialement, entre le palais de Tokyo et le musée d’Art moderne, pour les jardins des Champs-Élysées, plus neutre », nous glisse Christophe Girard. Pas de quoi apaiser totalement les tensions : « Il faut être audacieux à des moments, mais aussi savoir respecter l’esprit de certains quartiers », rétorque Cédric Villani. Danielle Simonnet, qui veut mettre en place des agoras culturelles grâce à l’urbanisme, regrette que les plans d’aménagement des places parisiennes proposés par Anne Hidalgo ne prennent pas en compte la question artistique.

Quelle vision ?

La place de la culture est aussi interrogée dans le cadre du Grand Paris. François Demas dénonce une « fracture culturelle. Il y a 150 euros de dépenses culturelles par habitant à Paris et 1 euro dans l’Essonne. » Christophe Girard se félicite, lui, d’avoir développé l’année dernière la Nuit blanche au-­delà des frontières du périphérique. Les futurs Jeux olympiques auront aussi leur volet culturel. « Il faut davantage lier sport et culture, on est à cheval, pour les deux, entre activités de loisir et secteur économique », nous dit Cédric Villani.

Derrière ces différentes propositions, quel est le but des programmes culturels des candidats parisiens ? « Paris doit affir­mer sa vocation de première ville européenne de la culture, dit François Demas. Si Bertrand Delanoë avait en son temps lancé des grands chantiers culturels, ce n’est pas le cas ­d’Anne­ Hidalgo, qui n’a pas de stratégie culturelle. » ­Gaspard Gantzer affirme de son côté que « la culture doit passer devant l’écologie. Sans culture, une ville n’a tout simplement pas d’âme. » Pour Danielle Simonnet, « si l’on n’émancipe pas les gens de la société de consommation, notamment par la culture, il n’y aura pas de prise en compte des enjeux majeurs de société, d’écologie. »

Au début de sa mandature, Anne Hidalgo avait promis un inventaire de la culture à Paris. Jamais réalisé, il arrive finalement aujourd’hui à travers l’état des lieux qu’en dressent les différents candidats. Le match électoral a parfois du bon.

 

1 Benjamin Griveaux (LREM) n’a pas donné suite à nos demandes d’entretien.

2 Après avoir quitté son poste de premier adjoint chargé de la culture en 2018, Bruno Julliard est le directeur d’Art Explora, une fondation de philanthropie culturelle. Christophe Girard, qui avait été adjoint à la culture de 2001 à 2012, a remplacé Bruno Julliard à ce poste en 2018.

3 François Demas, proche de Valérie Pécresse, est également conseiller culturel à la région Ile-de-France.

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