Caen et Rouen : le fantôme de l’opéra hante la campagne

Marylène Carre 04/02/2020

Depuis la réunification de la région Normandie, Caen et Rouen se disputent le titre de capitale culturelle. Les fusions ou rapprochements entre les structures des deux anciennes régions se font parfois au forceps. Sur le terrain de la musique classique aussi.

Le 1er janvier 2016, la Basse-Normandie et la Haute-Normandie disparaissent au profit de la nouvelle région Normandie. Les grandes fonctions sont réparties entre les deux anciennes capitales : la préfecture de région s’installe à Rouen ; la Drac, le siège du conseil régional et les affaires culturelles à Caen, qui deviendrait ainsi, au moins symboliquement, la capitale culturelle de la nouvelle région. Mais dans le détail, les choses sont moins claires. Chaque territoire tient à conserver ses spécificités, ses prérogatives, ses structures. Aujourd’hui, seules les agences régionales de cinéma et de littérature ont fusionné : Normandie Images s’est établie à Rouen, Normandie Livre et Lecture, à Caen. Un point partout. La fusion entre les deux fonds régionaux d’art contemporain (Frac) ne sera pas réalisée avant les municipales. Le dossier fait grincer des dents à Caen comme à Rouen. Caen veut conserver son Frac, inauguré l’an dernier dans un couvent revisité par Rudy Ricciotti, pour lequel la région, héritant du projet de l’ancienne Basse-­Normandie, a investi près de 10 millions d’euros. En contrepartie, elle a pesé pour que le futur Frac Normandie passe sous statut d’établissement public de coopération culturelle (EPCC) avec un siège à Sotteville-lès-Rouen.

Lobbying de Catherine Morin-Desailly

Pour Hervé Morin, président centriste de la région, ce n’est qu’une histoire de « boîte aux lettres. On a le droit de montrer que, symboliquement, il y a un partage entre les deux agglomérations. La collectivité a beaucoup investi pour le Frac de Caen, il faut un équilibre. » Les deux sites seront bien conservés, avec une direction commune : l’actuelle directrice du Frac de Rouen est déjà candidate. Beaucoup y voient le lobbying de la sénatrice (UDI) Catherine Morin-­Desailly, présidente de la commission de la culture du Sénat, conseillère régionale, proche d’Hervé Morin et ancienne élue à la culture de Rouen (de 2001 à 2008). Et pas seulement sur le dossier du Frac…

Inquiétudes du monde culturel caennais

« En Normandie, on n’a pas de projets concurrentiels, que des richesses et une grande diversité. L’enjeu est de travailler sur les équilibres de territoires dans le respect de leurs spécificités », entonnaient d’une même voix la Caennaise Emmanuelle Dormoy, vice-­présidente de la région chargée de la culture et adjointe à la culture à Caen, et la Rouennaise Catherine Morin-Desailly, présidente de la commission culture, tourisme et attractivité de la région, en mars 2018. Un an plus tôt, au Cirque-Théâtre d’Elbeuf, la paire d’élues qui, à elle seule, devait symboliser la réunification, présentait le projet culturel régional, parlant « d’équité » et d’un « rééquilibrage des subventions sur l’ensemble du territoire ». Mais les acteurs culturels de l’ex-Basse-Normandie n’ont rien vu venir et se sont fendus d’une lettre ouverte à Hervé Morin, agrémentée d’un millier de signatures, en février 2018. Ils demandaient « une meilleure concertation avec les acteurs et les territoires concernés dans la mise en place des fusions ou relocalisation des opérateurs culturels » et s’inquiétaient d’une politique plus favorable à Rouen.

Rouen, capitale européenne de la culture

Fin novembre 2017, l’annonce, « non officielle », de la candidature de Rouen comme capitale européenne de la culture 2028, par le président de Rouen Métropole, a fini d’enfoncer le clou. Le maire de Caen, Joël Bruneau, aurait souhaité une candidature conjointe. Caen, comme Le Havre, ne figure pas dans l’association de préfiguration Rouen Normandie 2028*, qui vient d’être dotée d’une subvention de 40 000 euros par la région. Le titre de capitale culturelle pour Caen semble plus que jamais lui échapper.

En octobre 2018, Emmanuelle Dormoy annonce sa démission du poste de vice-présidente. « J’ai fait le choix de laisser ma délégation régionale à la culture et de quitter mon mandat régional : deux mandats exécutifs à l’échelle d’une ville comme Caen et d’une région représentent un engagement fort », expliquait-elle pour justifier son retrait. Mais des désaccords politiques pourraient aussi avoir motivé cette décision. Pas facile de peser face à l’influente sénatrice de Seine-Maritime, proche d’Hervé Morin. La loi sur le cumul des mandats interdit à celle-ci de briguer le poste de vice-présidente. Le portefeuille de la culture échoit alors à Patrick Gomont, maire de Bayeux. Mais du fait de son « antériorité de travail sur certains dossiers », l’élue rouennaise est restée en première ligne. À tel point que certains voient en elle une « ministre officieuse de la culture en Normandie ».

À Rouen, l’Opéra sauvé par la région

S’il y a bien un dossier sur lequel Catherine Morin-Desailly est incontournable, c’est celui de la musique classique. Elle a longtemps présidé l’Opéra de Rouen, et elle est encore, en tant que conseillère régionale, membre de son conseil d’administration. Elle est à l’origine, en 2006, de la création de l’EPCC Opéra de Rouen, qui fut l’un des premiers en France et permit à l’État et à la région d’être associés dans le financement et l’organisation de l’institution. C’est d’ailleurs la région Haute-Normandie, qui, sous la présidence d’Alain Le Vern (PS), va procéder au sauvetage de l’Opéra, en situation déficitaire, en se substituant progressivement aux autres collectivités (Rouen, Seine-Maritime et Eure). Après la fusion, Hervé Morin confirmera l’engagement de la région. Avec plus de 7 millions d’euros de la région, l’Opéra de Rouen (désormais Opéra de Rouen Normandie) est un cas d’exception en France : il est le seul à être financé à 72 % par une région. Le transfert, en juin 2018, de la compétence et de la propriété du bâtiment de la ville à la métropole de Rouen, appuyé par la région, n’y a rien changé : la subvention de la métropole (1,3 million d’euros) ne représente que 13 % des financements publics et 10 % du budget de l’Opéra. Partout ­ailleurs, les collectivités “d’implantation” contribuent en moyenne à 70 % des budgets des maisons d’opéra. Même si l’obtention du label “théâtre lyrique d’intérêt national” a permis d’augmenter la contribution de l’État (qui passe de 1,1 à 1,5 million d’euros sur trois ans), « l’Opéra reste très dépendant de la région, convient son directeur Loïc Lachenal. À l’avenir, il serait plus consolidant de réduire l’écart de participation entre les collectivités. »

Orchestre “nomade”

La grosse subvention de la région à l’Opéra de Rouen – « Héritage levernien » (dixit Hervé Morin) ou pas – passe mal auprès des Caennais. L’Opéra a son propre orchestre permanent, qui compte 40 musiciens et joue, majoritairement, sur la scène de l’Opéra. En ex-Basse-Normandie, l’Ensemble régional, devenu Orchestre régional de Normandie (ORN), est un orchestre professionnel “nomade” de 18 musiciens, sans port d’attache – à part des bureaux et des studios de travail à Mondeville –, qui diffuse très largement sur tout le territoire normand (281 prestations dans 131 communes en 2018) et touche une subvention de la région de 1,75 million d’euros. À noter aussi que le CRR de Caen possède un orchestre constitué notamment des professeurs de l’établissement ; après avoir été dirigé par Vahan Mardirossian, il est en attente d’un nouveau directeur.

Quant au théâtre de Caen, scène lyrique conventionnée, sous régie municipale, il touche une subvention régionale de 596 000 euros (4 millions de la ville de Caen), « stable depuis vingt ans », dit en souriant son directeur, Patrick Foll. Avec l’un des plus petits budgets des Opéras de France (quinzième sur vingt-deux, selon les chiffres 2017 de la Réunion des opéras de France), le théâtre caennais se classe neuvième en nombre de représentations et « dans le premier tiers pour la fréquentation », avec un rayonnement régional. Scène pluridisciplinaire avec une dominante lyrique et une tradition baroque (28 représentations lyriques en 2018), le théâtre collabore avec les grandes maisons d’opéra (La Monnaie de Bruxelles, théâtre des Champs-­Élysées…) et s’inscrit dans un réseau de production européen. Sans orchestre permanent, à la différence de l’Opéra de Rouen, il accueille et développe des projets avec des ensembles accueillis en résidence (Correspondances, après Les Arts florissants).

Ne dites plus « fusion », mais « articulation »

Alors quand, avec la réunification, on a commencé à parler de fusion des institutions culturelles, les Caennais ont craint que ce travail mené depuis des années ne soit balayé et que les “petits” (par le budget) ne soient absorbés par le “gros”. D’autant que Catherine Morin-Desailly n’a jamais caché ses ambitions de faire de l’Opéra de Rouen une grande maison de création et de production lyrique en France, et même en Europe. Mais l’Opéra n’a pas de grande phalange symphonique, à moins que les musiciens de l’Orchestre régional de Normandie ne viennent gonfler les rangs… L’inquiétude des musiciens caennais a été d’autant plus vive que la structure associative est restée longtemps sans administrateur général, après le départ de Guillaume Lamas pour l’Opéra de Lyon en septembre 2017. « Il n’existait pas de convention d’objectifs et de moyens avec la précédente région, pas de cahier des charges, réagit Catherine Morin-Desailly. Il a fallu redéfinir ses missions. » Le nouveau directeur, Pierre-François Roussillon, ex-musicien professionnel et directeur de théâtre, a pris ses fonctions en janvier 2019. Aujourd’hui, il n’est plus question de fusion des deux orchestres ni de suppression, mais « d’articulation, de coproduction et de complémentarité », explique Catherine Morin-Desailly, également membre du conseil d’administration de l’ORN.

Concerts communs

Les deux orchestres auront une première fois l’occasion de jouer ensemble en novembre 2018 sous la baguette du chef caennais Jean Deroyer, pour le festival des Boréales. Premier hic : le concert n’a pas été annoncé dans le programme de la saison de Rouen. Deux coproductions ont marqué la saison suivante : “Music of Abba” (joué dans les deux Zénith) et la Symphonie n° 9 de Beethoven donnée à Rouen. La question d’une direction artistique commune pour les deux orchestres semble pour le moment écartée. L’orchestre de l’Opéra de Rouen devrait bientôt recruter un nouveau chef. À Caen, le mandat de Jean Deroyer, chef principal invité, a été renouvelé pour deux ans. L’ORN aimerait obtenir la labellisation “orchestre national en région” à la saison prochaine. Seule la région, principal financeur, peut enclencher la procédure.

Il est aussi question de collaboration avec le théâtre de Caen. Entre les deux structures caennaises, c’est déjà de l’histoire ancienne. En moyenne, cinq à six projets par an, en coproduction ou en diffusion. « C’est le seul orchestre professionnel indépendant en région », défend Patrick Foll. En revanche, les deux maisons d’opéra n’ont pas d’antériorité de travail en commun. Deux régions les séparaient, mais aussi des projets artistiques, des structurations, des autorités de gestion différentes. Désormais, dans la Normandie réunifiée, il faut collaborer. La saison en cours est expérimentale, avec trois coproductions. Il y a encore peu, c’était inenvisageable. Tosca de Puccini, mis en scène par David Bobée, directeur du centre dramatique national de Rouen, créé au théâtre de Caen, avec dans la fosse les deux orchestres – de l’Opéra de Rouen et ORN ; Coronis de Sébastian Duron, sous la direction musicale de Vincent Demestre, du Poème harmonique de Rouen ; Le Freischütz de Weber, avec le chœur Accentus, en résidence à l’Opéra de Rouen.

Une plateforme régionale pour l’art lyrique

En mai 2019, la région annonce le lancement de la plateforme régionale Normandie lyrique et symphonique, regroupant l’Opéra de Rouen, le théâtre de Caen et l’ORN, « pour produire et diffuser ensemble les œuvres lyriques et orchestrales ». La plateforme doit permettre de « coordonner des projets dans une synergie des équipes et des moyens » et « d’offrir une équité territoriale dans l’accès à la musique ». Les coproductions seront financées conjointement par les partenaires, selon leur implication dans chaque projet, et par la région, à travers le Fonds d’aide lyrique symphonique en Normandie, doté de 100 000 euros par an. « Sur le principe, on ne peut qu’être d’accord et se réjouir que des élus s’intéressent aux musiques “savantes”, estime le directeur du théâtre de Caen. Mais cela ne peut se faire qu’en prenant en compte la spécificité de chaque entité et de chaque projet, qui sont le fruit d’une histoire. On ne peut pas appliquer les mêmes principes à des structures qui n’ont pas du tout le même budget ; il faut négocier le mariage, voir ce que l’on peut s’apporter mutuellement, trouver une forme de complémentarité dans le répertoire. Sinon, on sera dans le rapport de force. » Catherine Morin-Desailly précise : « On ne baisse pas les subventions, on met de l’argent sur une autre structure, un outil qui permettra d’avoir des projets communs, de faire circuler davantage les œuvres en région, d’articuler les activités des orchestres. Aucun orchestre ne disposait de la dimension symphonique ; maintenant c’est possible. »

« Collaboration gagnant-gagant »

Si la plateforme est lancée, les partenaires n’ont encore rien signé et, vu les enjeux politiques, il ne se passera rien avant les municipales. Patrick Foll craint que la région ne veuille aller trop vite et souhaite qu’on commence par analyser le fonctionnement et le travail de chacun. Loïc Lachenal, dont le projet territorial à l’échelle de la grande Normandie avait plu au moment de sa nomination, reconnaît qu’il faut « modéliser une sorte de collaboration gagnant-gagnant ». Catherine Morin-Desailly concède que « ça peut prendre du temps, même si dans les faits c’est déjà acquis » et pointe les difficultés liées « à la refonte des statuts de l’Orchestre régional de Normandie. Il faut réfléchir à la structuration. » Son directeur, Pierre-François Roussillon, aimerait pourtant voir les choses s’accélérer. « La plateforme porte une très haute ambition, qui permettrait de doter le territoire d’un outil formidable. Qu’attend-on pour discuter de la mise en pratique ? de ce que chacune des structures peut apporter dans le cadre de projets partagés ? » Et de conclure : « C’est vrai qu’il existe une rivalité entre Caen et Rouen. La plateforme, si elle réussit, peut montrer l’exemple contraire. » Ou pas.

* Cette association est portée par les membres fondateurs que sont la ville de Rouen, la métropole Rouen Normandie, la région Normandie, les départements de Seine-Maritime et de l’Eure, la communauté d’agglomération Seine-Eure et la ville du Havre.

 

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