Bordeaux : l’opéra s’invite dans la bataille des municipales

Mathilde Blayo 04/02/2020

Depuis quelques années, Bordeaux connaît une émulation culturelle importante, qui change l’image de ville bourgeoise et classique qui lui collait à la peau. Dans un paysage qui se diversifie et face à une demande citoyenne qui évolue, les candidats aux municipales proposent une politique culturelle plus ouverte, où l’institution qu’est l’Opéra doit se réinventer.

Sur la place de la Comédie, il trône. L’élégance et la sobriété de la pierre blanche bordelaise épousent la puissance de l’architecture néoclassique. Du haut des colonnes corinthiennes, les statues des muses et déesses des arts sont les gardiennes d’un lieu emblématique du Bordeaux de la fin du 18e siècle. Le Grand-Théâtre témoigne alors de la richesse d’une ville en pleine expansion et participera au premier chef de son image de cité bourgeoise. Avec ses trois forces artistiques permanentes (orchestre, chœur et ballet), l’Opéra national de Bordeaux est, en effectifs, la deuxième institution culturelle de France après l’Opéra de Paris. Un prestige et une marque d’excellence revendiqués par les artistes du lieu. Sauf qu’aujourd’hui, la place forte de la culture bordelaise est en crise existentielle.

Malaise à l’Opéra

Alors que la métropole croît chaque année de milliers d’habitants supplémentaires, que le visage de la ville change et rajeunit, que les habitudes culturelles évoluent, l’Opéra de Bordeaux manifeste un certain malaise, qui s’illustre notamment dans la lutte intestine entre les musiciens de l’orchestre et le directeur général et chef d’orchestre, Marc Minkowski.

Placé à la tête de l’institution par Alain Juppé en 2015, il s’est rapidement attiré les foudres des musiciens qui ne souhaitaient pas le voir diriger. « En tant que chef il ne nous convient pas. Je n’arrive pas à jouer sous sa direction, techniquement ce n’est pas bon, le tempo change tout le temps, il se dandine devant nous sans stabilité. Et je ne suis pas le seul à ressentir ça », témoigne l’un d’eux. En juin dernier, des musiciens distribuaient des tracts à l’entrée d’un concert, dénonçant la double casquette de directeur général et de chef et indiquant n’être « absolument pas convaincus que M. Minkowski ait les qualités techniques, musicales et humaines pour nous diriger en tant que chef d’orchestre ». Des propos acerbes alimentés par « des rumeurs et des peurs », considère Stéphane Rougier, violoniste, qui regrette l’ambiance lourde qui règne dans les salles de l’Opéra. « Dès son arrivée, certains ont fait son procès, avec la peur qu’il prenne la place de notre chef, Paul Daniel, et qu’il ramène sa formation, Les Musiciens du Louvre. » L’ouverture de la saison 2018 a créé la polémique, Marc Minkowski ayant décidé que ce seraient Les Musiciens du Louvre et non l’Orchestre de Bordeaux qui joueraient La Périchole au Grand-Théâtre. Une absence très mal vécue par les musiciens bordelais, même si ces derniers étaient pris à cette période pour un enregistrement chez Warner.

Avec ce directeur général venu du baroque et fondateur des Musiciens du Louvre – qui emploient majoritairement des intermittents –, les fantasmes nourrissent les inquiétudes de ces musiciens permanents d’orchestre symphonique. Jean Bataillon, responsable du syndicat Snam-CGT en Gironde et violoncelliste à l’orchestre de Bordeaux, considère que Marc Minkowski, « issu des petites formations, n’est pas attaché au symphonique. Pour lui, l’avenir c’est l’intermittence, et c’est sûr qu’il serait plus simple pour l’Opéra d’avoir une quarantaine de musiciens permanents [au lieu des 118 que compte l’orchestre, NDLR]. Mais nous, nous voulons défendre une institution constituée depuis des siècles, des emplois et une qualité d’orchestre. »

Le risque des réductions d’effectifs

Pour ne rien arranger, la convention quinquennale 2018-2022, conclue entre la ville, le département, la région et la régie personnalisée de l’Opéra national, et qui détermine le fonctionnement et les moyens alloués à l’Opéra, n’indique pas les effectifs des différentes formations, ce qui était le cas auparavant. « En n’inscrivant pas les effectifs dans la convention, l’administration se laisse une marge de manœuvre pour d’éventuelles réductions », considère Jean Bataillon. À la mairie de Bordeaux, Fabien Robert est adjoint à la culture depuis deux mandats. Il a assuré la continuité de la politique culturelle lancée par Alain Juppé, après son départ pour le Conseil constitutionnel en février 2019 et son remplacement par le maire actuel, Nicolas Florian. L’adjoint assure « qu’il n’est pas question de supprimer une force artistique. Mais pour inscrire les effectifs, il faut que les moyens suivent. »

« Héritage historique »

L’Opéra reçoit chaque année 16 millions d’euros de la mairie, ce qui représente 20 % du budget culturel de la ville. « C’est un coût important pour la ville, mais c’est aussi une fierté, un héritage historique qui doit être préservé et qui accueille tout de même 250 000 spectateurs par an. » À l’automne, le conseil municipal a réaffirmé son soutien en votant l’ajout de 60 000 euros à la masse salariale de l’Opéra.

La direction de l’Opéra, consciente du poids de ces subventions dans le budget municipal, ne critique pas les choix opérés sur la convention quinquennale. « Vu l’état des finances publiques, celles de l’État comme celles des collectivités, la question des effectifs se pose forcément et elle se posera avec encore plus d’acuité demain. Réduire un orchestre ou un ballet, c’est réduire ses possibilités de jeu. Nous, nous défendons nos artistes. Mais si je n’arrive pas à montrer au financeur qu’il a un intérêt à avoir une telle dépense pour autant d’artistes, c’est normal qu’il se pose la question », considère Olivier Lombardie, administrateur général de l’Opéra, qui a réussi à ramener le budget de l’institution à l’équilibre.

« Nous devons faire politiquement de la culture »

Celui qui, dans les faits, gère les tâches administratives du directeur général voudrait repenser le rôle et la place de l’Opéra dans la ville, face à une population qui évolue dans ses habitudes culturelles. « Aujourd’hui, les politiques n’ont pas de pression de la part de leurs citoyens pour augmenter nos subventions ; la logique serait même à la baisse. Cela doit nous poser des questions, on ne peut pas avoir raison contre tout le monde. Nous devons faire politiquement de la culture. Les citoyens doivent être fiers de leur établissement culturel, même, et peut-être surtout, s’ils ne le fréquentent pas. C’est à nous de prouver que la société a besoin de nous et il faut qu’on se remette en cause collectivement. Les musiciens ne sont pas à la mode, et c’est peut-être de notre faute », insiste Olivier Lombardie, qui appelle à une ouverture de l’Opéra sur la ville, à des opérations hors les murs.

La conscience d’un fossé grandissant entre la ville et l’institution est partagée par les musiciens. « Les équipes politiques nous regardent comme des bêtes curieuses. Nous n’avons pas le sentiment d’être associés à la vie politique ou sociale de la ville. Il y a un manque de volonté de nous utiliser pour notre mission de service public », considère Jean Bataillon.

Un constat qui est aussi celui des candidats de l’opposition municipale. Tous reconnaissent le dynamisme de la ville, particulièrement musical. La mairie a effectivement accompagné la vie culturelle bordelaise, en construisant l’Auditorium, salle de 1 440 places ouverte en 2013, ou encore en permettant la résidence de l’ensemble Pygmalion, qui doit être renouvelée. Des associations comme Renaissance de l’orgue ont été particulièrement soutenues : deux orgues ont été rénovés et deux autres le seront bientôt. Le conservatoire, dont le nouveau directeur, Maxime Leschira, a pris ses fonctions en janvier 2020, « doit rester un lieu d’innovation, pour Fabien Robert. Nous avons développé des dispositifs novateurs, notamment pour accueillir les enfants de moins de 3 ans. Au cours de la prochaine mandature, nous aimerions aussi développer deux orchestres de quartier, sur le même principe que les orchestres Démos, qui existent aussi. »

Bordeaux accueille également quatre Smac, de nombreux cafés-concerts, des festivals musicaux en été. Héritière d’une tradition rock, elle se fait maintenant une place de choix dans la musique électronique. Une diversification de la scène musicale que tente de suivre la mairie, mais qui ne va pas assez loin pour les opposants politiques.

Moins de verticalité et plus de confiance

« La mairie a une vision administrée de la vie culturelle bordelaise, considère Thomas Cazenave, candidat LREM. Il faut retrouver une forme d’audace et laisser davantage les clés aux acteurs culturels. » Dans la liste des Verts, auxquels se sont ralliés les partis socialiste, communiste et radical de gauche, la critique est similaire. « Nous avons le sentiment que la culture est gérée par en haut, de façon très verticale. Beaucoup de petites associations alternatives ne sont pas aidées. Les gens ne demandent pas forcément des moyens financiers, mais de la reconnaissance et de l’accompagnement », considère Nicolas Mannant, directeur de campagne du candidat EELV, Pierre Hurmic. L’un et l’autre pointent la nécessité de créer de nouveaux espaces d’expression artistique, qui manquent aujourd’hui à la ville.

Besoin de nouveaux lieux

« Il faut de nouveaux lieux de répétition, de petits espaces de représentation où les jeunes artistes bordelais pourraient s’essayer à la scène », reconnaît Yohan Delmeire, chef du service Quartier, projets de territoire et médiation à la mairie, également chargé de la salle des fêtes du Grand-Parc qui accueille de nombreux événements musicaux, notamment classiques.

Face à ce manque, le candidat LREM souhaite faire « vivre la ville en laissant les habitants, les associations, les artistes, prendre possession d’un espace public pour mettre un quartier à l’honneur ». Les Verts veulent, quant à eux, créer « des lieux hybrides qui ne soient pas épinglés à telle ou telle forme d’expression artistique, mais où les arts et les publics se mélangent ». Un programme social qui veut aussi rompre avec les “grandes messes” annuelles que sont la fête du fleuve et celle du vin. « Nous voulons faire vivre la ville pour ses habitants, pas pour les touristes, et donc redonner du poids aux fêtes populaires comme le carnaval. Pourquoi pas un grand carnaval des deux rives qui impliquerait le tissu associatif ? »

Un audit de l’Opéra pour les Verts

Pour les Verts, cette philosophie d’ouverture doit aussi s’appliquer à l’institution emblématique de la ville. « L’Opéra occupe une part considérable dans le budget culturel municipal. En contrepartie, il faut que les artistes sortent plus souvent des murs pour une plus grande proximité avec les Bordelais. Ce n’est pas les faire déchoir que de considérer que c’est un lieu d’excellence qui doit être au service du territoire », considère Thomas Cazenave, pour qui ces moments « hors les murs » devraient permettre de donner à un nouveau public l’envie d’aller au Grand-Théâtre ou à l’Auditorium. Pour Nicolas Mannant, faire sortir chanteurs, danseurs et musiciens « n’a pas pour objectif d’en faire des médiateurs sociaux ; ce sont avant tout des artistes. »

Le candidat Pierre Hurmic envisage un audit financier et organisationnel de l’Opéra. « Ce ne sera pas une démarche que l’on fera sans les artistes ; ils seront impliqués », indique son directeur de campagne. « L’idée n’est absolument pas de mettre au pilori l’Opéra, parce qu’il représenterait une culture élitiste. Nous n’avons aucune intension de réduire le budget. Mais le problème du renouvellement du public est une réalité qu’il faut regarder en face, et si l’on veut que Verdi, Bach et Mozart soient encore écoutés dans trente ans, il faut bouger les positions des acteurs eux-mêmes. Je suis sûr que les musiciens ont des idées, des envies, et nous souhaitons les inclure dans ces discussions autour de l’avenir de l’Opéra. »

Après avoir été mis à mal par l’écologiste Éric Pilolle, Marc Minkowski devra-t-il à nouveau affronter la politique des Verts à Bordeaux ? En attendant le verdict des urnes, il reste à convaincre les Bordelais qui, dans un sondage paru fin 2019, donnaient leurs principales préoccupations pour les municipales : la circulation et le stationnement à 51 % ; l’environnement et la lutte contre la pollution à 42 %. L’animation de la ville, et donc la culture, arrivait à 6 %.

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