Montpellier : l’ombre du “système Frêche”

Philippe Saurel, maire de Montpellier, défendait un renouveau de la politique culturelle durant sa campagne de 2014. Cinq ans après, où en est-on ? Zoom sur une ville devenue capitale métropolitaine.

Sur la place de la Comédie, au cœur de la ville, un homme âgé joue de l’accordéon. Il est assis sur une chaise, au milieu de la foule. Les passants s’arrêtent un instant. L’air de La Vie en rose d’Édith Piaf leur restera sûrement en tête une bonne partie de la journée. Une autre mélodie pourrait se mêler à celle de l’accordéon. Face au musicien, on aperçoit l’Opéra. Un immense bâtiment en pierre, de type haussmannien, construit à la fin du 19e siècle. Le chœur de l’orchestre est en pleine répétition.

À l’autre bout de la place, le long de l’Esplanade, se trouvent le musée Fabre, le Pavillon populaire ou encore le Corum, qui rappellent aux locaux et aux touristes l’émulation culturelle de la ville. Un dynamisme qui trouve son origine dans les années 1980 et qui porte un nom : Georges Frêche (1938-2010).

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La politique du “bâtisseur”

Conseiller régional (1973-2010), maire de Montpellier (1977-2004), président d’agglomération (1977-2010), député de l’Hérault (1997-2002), président du conseil régional du Languedoc-Roussillon (2004-2010)… Georges Frêche a consacré toute sa carrière politique à la ville de Montpellier, que ce soit à l’échelle locale ou nationale. Très vite, il conçoit la culture comme un élément central de sa politique de développement. D’autant plus qu’à cette époque, Montpellier est capitale régionale du Languedoc-Roussillon et se devait donc d’être attractive pour une population nouvelle (chercheurs, cadres…). Durant ses cinq mandats en tant que maire, ce professeur d’histoire du droit a façonné la dimension culturelle de la ville. Il s’est entouré de professionnels reconnus tels René Koering pour la musique classique, Henri Maïer pour l’opéra, Jean-Paul Montanari pour la danse, Michel Hilaire pour le musée Fabre ou encore Jean-Claude Fall pour le centre d’art dramatique.

Ce “système Frêche” a permis de bâtir un orchestre philharmonique de belle renommée, de décrocher un label national pour l’Opéra, de créer un zénith… Ce qu’Emmanuel Négrier, chercheur au CNRS à Montpellier, appelle « la politique de l’excellence. Georges Frêche était un maire bâtisseur. Sa politique culturelle s’est essentiellement caractérisée par une politique institutionnelle qui consiste à identifier un professionnel capable de porter un nouveau projet. Le problème dans ce cas-là, c’est que l’offre ne répond pas toujours à la demande. » Ces « paquebots » institutionnels, comme les surnomme le scientifique, sont donc fragiles. Et l’Opéra Orchestre national de Montpellier en est un bon exemple.

« Sauver l’Opéra Orchestre »

Le verdict de la cour régionale des comptes tombe en septembre 2016 : effectif « surdimensionné », programmation « appauvrie », baisse de la fréquentation, déficit de plus de 1 million d’euros… La gestion de l’Opéra Orchestre national de Montpellier « ne remplit plus véritablement son objet », indique le rapport, qui se concentre sur la période 2009-2014. « Mon premier défi en tant que maire, puis en tant que président de la métropole, était de sauver l’Opéra Orchestre Montpellier Occitanie », confie Philippe Saurel, maire sans étiquette, assis derrière son bureau, les yeux rivés sur son ­ancien tract de campagne. Pour remettre ce « paquebot » à la mer, Valérie Chevallier en est nommée, à l’unanimité, directrice générale en 2014. « Quand je suis arrivée, en plus du désarroi économique, l’ambiance sociale était très rude. Aussi bien du côté des artistes, qui avaient voté une motion de défiance envers l’ancienne direction, que des spectateurs, qui exprimaient une réelle désaffection pour l’Opéra. » Le plan de restructuration démarre alors. Suppression de postes, gel des rémunérations, diversification de la programmation, l’activité des musiciens devient « permanente » et non plus « partielle »… L’équilibre se rétablit peu à peu.

Mais Valérie Chevallier reste inquiète. Le désengagement financier de la région va croissant : « Cette année on a perdu 1 million d’euros d’aides ; on devrait avoir normalement un budget artistique de 5 millions d’euros minimum, voire 7. Mais aujourd’hui, avec ces coupes, on gravite autour de 3,2 millions. » Alors les municipales sont un enjeu, mais pas uniquement : « On a toujours eu le soutien de Philippe Saurel. Évidemment, je souhaite que les prochains dirigeants continuent sur cette lancée, mais, au vu du contexte, le véritable tournant pour nous, c’est 2021 : les élections régionales. »

Un nouveau conservatoire

Dans le quartier Boutonnet, un bâtiment qui a vu naître un grand nombre de Montpelliérains était à l’abandon depuis des années. Seule la multitude de tags sur les murs en pierre donnait encore un peu de vie à l’ancienne maternité Grasset. En 2015, Philippe Saurel décide de faire de cet emplacement la nouvelle résidence du conservatoire. Un haut lieu musical où naîtront désormais de futurs artistes. Plus de 41 millions d’euros investis pour accueillir 2 200 élèves dès la rentrée 2020. À l’initiative de ce projet, notamment, Bernard Travier, adjoint à la culture de la métropole de Montpellier. Pour ce clarinettiste amateur, passionné de musique classique, c’était une priorité : « À partir du moment où mon petit-fils apprend le piano dans les mêmes salles de cours que moi étant enfant, c’est qu’il y a un problème. Les lieux devenaient vraiment vétustes. » Musique, danse, théâtre… l’objectif est de créer un « véritable pôle d’enseignement qui aura une portée régionale, mais aussi nationale », souligne l’élu.

Des écoles en réseau

Le rayonnement culturel de la métropole ne se limite pas à la commune centre, il passe aussi par les communes qui la composent, 31 au total. « Quand la culture devient compétence métropolitaine, il faut penser cohérence territoriale », et la musique fut l’un des premiers chantiers de Bernard Travier. Les conservatoires des villes alentour rencontraient de grandes difficultés économiques et certains étaient sur le point de fermer. La Métropole a créé un label d’école associée avec le CRR. Un budget d’environ 70 000 euros par an est débloqué et réparti entre 10 conservatoires communaux, selon certains critères : le nombre d’élèves, d’heures de cours, de professeurs, de disciplines enseignées… La ville de Juvignac bénéficie de cette aide. Depuis son élection en 2014, son maire, Jean-Luc Savy, s’est donné pour mission de sauver le conservatoire : « On a une quarantaine de talentueux artistes et on ne pouvait pas, financièrement, être à la hauteur. On ne faisait que mimer ce que devait être un conservatoire sans y parvenir. » Même s’il se dit « satisfait » d’une telle mesure, il tient à rappeler que « cette volonté d’expansion culturelle à l’échelle métropolitaine ne peut pas se faire sans l’initiative des communes ».

Les enjeux des municipales

Pour les élections municipales à venir, la culture ne « sera sûrement pas au cœur des débats, souligne le chercheur en science politique Emmanuel Négrier, mais la place particulière qu’elle a au sein de la métropole de Montpellier, qui en a fait une compétence centrale, fera de la culture un argument politique pertinent, que ce soit dans la majorité ou dans l’opposition. » Effectivement, les candidats aux municipales ne manquent pas de faire du bilan de Philippe Saurel un argument de campagne. Patrick Vignal, député LREM de l’Hérault et ancien délégué municipal aux sports et à la démocratie participative de 2008 à 2011, considère que le maire sortant s’est « contenté » des acquis culturels mis en place par Georges Frêche : « La culture fait partie de notre ADN à tous, il faut la démocratiser. Philippe Saurel a préféré continuer dans la lignée des anciens en mettant en place, par exemple, le MOCO, un centre d’art contemporain qui a coûté plus de 22 millions d’euros. De l’argent qui aurait pu être investi dans les maisons pour tous, les associations ou encore les petites troupes indépendantes… » La « culture de l’excellence » est à nouveau critiquée, même si le député martèle qu’ils sont « tous des enfants de Frêche ». Pour lui, il est « urgent de repartir à zéro pour inventer autre chose. »

Querelles politiques

Même son de cloche du côté de Michaël Delafosse, adjoint à la culture de 2008 à 2012, actuellement conseiller départemental et conseiller municipal d’opposition. Avec son mouvement La gauche qui nous rassemble, il veut en finir avec « la culture élitiste ». À Montpellier, musicalement parlant, « il y a de l’or en barre, mais les querelles politiques de Saurel gâchent ce potentiel », s’indigne l’élu. Pour lui, il faut « se réconcilier avec la région, créer une synergie pour que le budget suive. » Michaël Delafosse met en avant le potentiel lyrique, commun avec Toulouse. Il souhaiterait « mutualiser les théâtres, les résidences artistiques et aussi créer un lien entre les deux conservatoires ». Le Festival Radio France, qui dépend désormais de la région et qui perd de l’ampleur à cause des coupes budgétaires a besoin d’être défendu par la ville, selon le conseiller municipal : « La culture ne doit pas dépendre que de Paris, et ce festival était l’occasion idéale de le prouver. Il y a eu un manque de sérieux dans la gestion publique de ce dossier. »

La culture est contrainte par la répartition des compétences, parfois floues, entre les collectivités. Elle rassemble, mais elle dépend beaucoup des politiques qui, eux, ont tendance à diviser. L’enjeu réel de ces municipales est de trouver un équilibre entre les différentes parties prenantes car, aujourd’hui, force est de constater qu’un édile à lui seul ne peut prétendre au développement et au rayonnement culturel de sa ville.

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