Nantes : le “tout culture” victime de son succès ?

Thibault Dumas 04/02/2020

Historiquement ville d’art lyrique, la cité des ducs de Bretagne a fait de sa politique culturelle tous azimuts une identité autant qu’une marque. Une dynamique qui pose des problèmes de croissance.

Depuis trente ans, un joli conte se murmure à Nantes. Celui d’une “belle endormie” réveillée par un Grand Éléphant qui profite d’un Voyage à Nantes le temps d’une Folle Journée. « Je n’aime pas qu’on dise : “La culture a transformé la ville”, c’est plutôt un état d’esprit insufflé par cette liberté culturelle qui la transforme. Et ça vaut de l’or, une ville qui n’était pas attractive par elle-même », borde d’entrée Jean Blaise, capitaine de la culture nantaise depuis les années 1990, qui dirige désormais ledit Voyage à Nantes*.

La tâche fut loin d’être aisée, la cité baignant dans un triple traumatisme. Réminiscence de la traite négrière, qui enrichit la ville du 17e au 19e siècle. Enterrement sous le béton (des comblements et des bombardements) de la mythifiée “Venise de l’Ouest” pendant la première moitié du 20e siècle. Enfin, mise à l’eau sous les larmes du navire Bougainville en 1987, qui marqua la fin de deux siècles industriels triomphants.

 

« Toutes les cultures pour tous »

Charge donc à la politique culturelle (re) lancée par le socialiste Jean-Marc ­Ayrault (maire durant vingt-trois ans) de cautériser tout cela. Le marketing du territoire puise dans l’imagerie créative d’un Jules Verne (1828-1905) ou d’un Jacques Demy (1931-1990), enfants du pays. Ou encore dans cette citation idoine du poète André Breton (1896-1966) : « Nantes : peut-être avec Paris la seule ville de France où j’ai l’impression que peut m’arriver quelque chose qui en vaut la peine. »

Malgré un patrimoine peu valorisable, il s’agit bien de faire de la culture stricto sensu « la marque de fabrique de Nantes et d’exporter cette image attractive », comme le constatait en 2013 une étude de l’École normale supérieure. « Nous avons procédé par cercles concentriques. D’abord le Grand Ouest, puis Paris, pour ensuite gagner l’Europe et enfin le grand international », complète Jean Blaise. Avec succès. Sur les principaux sites touristiques nantais on a compté 670 415 visites cet été : soit +7,4 % de fréquentation et +31 % pour les touristes étrangers.

Le budget cumulé consacré à la culture s’établit désormais à 100 millions d’euros par an, mutualisé dans une direction ville-métropole. Soit 339,60 euros par an et par Nantais, contre 305,5 pour un Bordelais (77 millions d’euros de budget) ou 265,9 (57,5 millions) pour un Rennais, dans deux cités aussi voisines que rivales. « Nous sommes dans le top 2 ou 3 des métropoles françaises. C’est toutes les cultures pour tous », s’enorgueillit David Martineau, adjoint à la culture.

En tout, 384 structures, compagnies ou associations sont subventionnées sur les rives de la Loire, une stratégie partagée avec Rennes (230), moins avec Bordeaux (environ 200). Une politique gratifiante donc, bien que certains habitants expriment une forme d’exaspération du tout-événementiel. « La culture “alternative” nantaise est en train de suffoquer », critique, par exemple, Sarah El Haïry, députée LREM de Loire-Atlantique.

Une Folle Journée jusqu’à Tokyo

Bien sûr La Folle Journée (FJ) est un des symboles de cet expansionnisme artistique. Né il y a un quart de siècle, le festival de musique classique fait corps avec la cité des congrès de Nantes et ses huit salles (80 à 1 900 places). Sa première édition, en 1995, affichait 40 concerts consacrés à Mozart, sur un peu plus d’un jour pour 24 000 tickets vendus avec une subvention de 380 000 euros. Cette année, avec le 250e anniversaire de la naissance de Beethoven, on s’approche des 150 000 spectateurs pour 400 concerts en cinq jours, moyennant un budget de 4,8 millions d’euros. Ce qui a ancré la FJ dans la cour des plus grands festivals de musique classique en Europe et dans le monde.

Avec un concept inédit – inchangé depuis sa fondation par René Martin et désormais exporté comme marque (de l’Espagne au Japon) : des prestations d’une heure par les plus grands artistes ou ensembles, répétées plusieurs fois et accessibles à bas prix (de 4 à 30 ­euros, sans compter les places gratuites). « C’est la rencontre d’une volonté artistique et d’une volonté politique. Je suis convaincu que l’une ne va pas sans l’autre », souligne Joëlle Kerivin, directrice générale de la SAEM Folle journée – une atypique société d’économie mixte, dont 82 % du capital est détenu par les collectivités locales, Nantes Métropole largement en tête, qui témoigne d’un modèle à mi-chemin entre business et association non lucrative. On comptabilise ainsi près de 80 partenaires privés, parfois très anciens, pour 1 million d’euros par an.

« J’apprécie le festival, même s’il est plus répétitif avec moins de petites trouvailles. C’est devenu une grande surface du lyrique, mais une grande surface de qualité », considère une spectatrice de la première heure. « La Folle Journée est une vieille dame, une belle dame, qui mérite d’être questionnée, améliorée, concède Joëlle Kerivin. Reste qu’elle a eu un effet moteur. On avait un public localement, mais il a été démultiplié. » Avec des limites cependant, les FJ “hors les murs” ou “en région” (19 villes ligériennes) n’ont jamais acquis le succès ou le prestige de l’événement originel à la cité des congrès – qui sera agrandie en 2026.

Après les événements, les équipements

Dans le modèle nantais, la concentration de l’offre par les lieux s’avère justement primordiale. L’adjoint PS à la culture, David Martineau, le rappelle : « Après la phase des grands événements populaires, lancée dans les années 1990, il y a eu la phase des équipements : le Lieu Unique [ancienne usine LU devenue scène artistique, NDLR], le renforcement du conservatoire ou encore Trempolino et Stéréolux. » Soit une tour associative et deux salles de concert futuristes qui se font face dans l’ouest de l’île de Nantes, dédiées aux musiques actuelles (environ 500 artistes accompagnés par an). « Ça génère une scène musicale nantaise : Jeanne Cherhal, Philippe Katerine, Dominique A ou Chris [tine and the Queens], en chanson française. Mais la liste est moins fournie en lyrique, en l’absence de centre de formation des jeunes chanteurs », nuance l’élu.

Le conservatoire saturé

Créé en 1846, le conservatoire (CRR depuis 2006) de Nantes, sous tutelle de l’État via la Drac, fait pourtant le plein dans l’est de cette même île de Nantes. Sa directrice depuis onze ans, Viviane Serry, danseuse à l’origine, l’admet : « On a un établissement fantastique, grand, mais limité en taille. On arrive au bout de ce que l’on peut faire. » Près de 1 900 élèves (+5 %) y sont inscrits pour cette année scolaire (dont 86,5 % de musiciens sans dominante particulière), alors que le double de places trouverait facilement preneur. « On a un très haut niveau chez les artistes enseignants [au nombre de 120, NDLR], avec un intérêt pour l’innovation, caractérise Viviane Serry. Les musiques contemporaine et de chambre s’invitent, par exemple, dès la quatrième année de pratique instrumentale. »

Le vieillissant bâtiment en miroirs bronze des années 1970, aux 64 salles et aux 3 auditoriums, s’est pourtant vu adjoindre un cube épuré il y a cinq ans (9 millions d’euros, financés pour moitié la ville) accueillant le Pôle interrégional d’enseignement supérieur de spectacle vivant (PESSV) et les répétitions de l’Orchestre national des Pays de la Loire (ONPL). Une réflexion est désormais en cours pour ouvrir une « importante antenne » du CRR dans les quartiers nord ; la décision sera prise après les municipales. Dans l’opposition, on souhaite aller plus loin « en engageant un travail de diffusion de la musique classique dans tous les quartiers de la ville avec tous les grands opérateurs culturels », dixit la candidate LR, Laurence Garnier.

Évolutions à l’orchestre et à l’opéra

En attendant, l’eau brunâtre de la Loire, qui enserre l’île de Nantes, nous mène 100 kilomètres plus à l’est, à Angers. Depuis presque un demi-siècle, les désormais 97 musiciens de l’ONPL se partagent entre les deux villes pour 284 représentations en tout, une particularité française. Le bilan écrit par son président, Antoine Chéreau (vice-président DVD de la région), est flatteur : « En quelques années, sous la direction musicale de Pascal Rophé [reconduit en 2017, NDLR], l’orchestre a conquis une notoriété exceptionnelle. » Citant les invitations à Tokyo, aux philharmonies de l’Elbe et de Paris. Mais il a aussi « reconquis une sérénité », soulignée en interne, y compris par les syndicats.

Car l’héritage du début des années 2010 était lourd entre audits en série, intermède tendu du chef John Axelrod et érosion de la fréquentation : 130 000 spectateurs annuels désormais, dont 8 100 abonnés (+10 %, signe encourageant). Le mandat du chef Pascal Rophé arrive à son terme cette année, tout comme le projet concerté de redressement 2016-2020. Ses principaux axes ? Cohérence artistique, diffusion plus large des productions, développement du mécénat et refonte de la billetterie à la rentrée. Car hors recettes propres, l’ONPL aux 12 millions d’euros de budget annuel dépend principalement de la région, de la Drac et de la ville de Nantes. Le nom du successeur de l’administrateur général de l’orchestre, Michel Ayrolles est particulièrement attendu.

« Une programmation plus tonitruante que chantante »

« Nous bénéficions d’un véritable appétit pour l’art lyrique chez les Nantais. Il existe aussi à Angers, mais moins sur l’opéra que sur le concert symphonique. Rennes a toujours été plus populaire, portée sur le théâtre et l’opérette. » Une heure avant une représentation, Alain Surrans nous reçoit au théâtre Graslin. Directeur ­d’Angers-Nantes-Opéra depuis 2018, il a en ligne de mire la labellisation opéra national. Première mesure, l’association sans fusion avec l’Opéra de Rennes (dont Alain Surrans est l’ancien directeur) : quatre coproductions cette saison (sur 26 productions). « Il y a des choses pénibles, notamment pour les orchestres, mais c’est sans commune mesure avec la rentabilité artistique et financière », se félicite ce professionnel reconnu, qui bouscule parfois les habitudes d’une maison aux 103 employés (dont 28 au chœur). Statutairement, c’est un syndicat mixte qui affiche 10-11 millions d’euros de budget, dont 90 % de subsides publics (pour moitié la ville de Nantes), et qui vient de trouver un premier mécène.

 

Selon Odette, abonnée depuis trente-cinq ans, « la programmation se fait parfois plus tonitruante que chantante, au détriment de l’opérette peut-être. Reste qu’il y a une diversification intéressante. On est clairement dans une phase ascendante. » La représentation se mélange désormais à l’action culturelle avec une réussite nette : 60 527 spectateurs en tout en 2018-2019 (dont +44 % de Nantais). Avec des événements comme “Ça va mieux en le chantant”, des concerts participatifs à 4 euros, la diffusion sur grand en écran en plein air, l’ouverture aux musiques du monde ou les multiples collaborations (Stéréolux, Lieu Unique…). « Cela nous permet de nous positionner dans cette vie culturelle nantaise des plus vivantes », glisse Alain Surrans.

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