À Marseille, la musique classique oubliée

Suzanne Canessa 04/02/2020

Absence d’auditorium, opéra au modèle vieillissant… la deuxième ville de France souffre d’un manque d’équipements et de financements. Les politiques sauront-ils renouveler l’offre ?

La voix de Macha Makeïeff est douce, mais la directrice de La Criée ne mâche pas ses mots. « C’est tout simplement une anomalie, à l’échelle de cette deuxième ville de France, de ne toujours pas avoir d’auditorium. C’est même scandaleux. » Cette anomalie, ce « manque », Macha Makeïeff l’a comblé, comme sa scène le lui permettait. En programmant, dès sa nomination à la tête du plus grand théâtre de Marseille, des concerts réguliers. Cette saison, au moins deux concerts de musique classique ont lieu par mois. Pour les accueillir, la metteuse en scène, coutumière des contraintes de l’opéra, a peu à peu adapté l’acoustique du plateau du centre dramatique national à des effectifs de musique de chambre. Elle organise également, depuis sept ans, La Folle Criée, un festival inspiré de La Folle Journée de Nantes. « Le contact des grands musiciens et des grands orchestres est un éblouissement nécessaire. » Éblouissement que sa programmation prend soin de préserver, tout en cultivant son « indispensable frottement au théâtre. Couper la musique des arts de la scène, la destiner à un ghetto de mélomanes, serait évidemment une erreur. Marseille s’est construite sur un rapport populaire à la musique, hérité de Pierre Barbizet, qui a tant compté pour cette ville. »

Concurrence aixoise

Même son de cloche chez Dominique Bluzet, directeur des théâtres du Gymnase et des Bernardines, à Marseille, et, à Aix-en-Provence, du théâtre du Jeu de Paume et du Grand-Théâtre de Provence (GTP). « Je demeure convaincu que la musique classique doit prétendre à l’élévation, à la transcendance. » Des concepts peu prisés dans la cité phocéenne : « À Marseille, la musique classique passe toujours sous les radars, quand on parle de politique culturelle. » L’homme de théâtre et ancien acteur rappelle, comme d’autres, que « les villes de Montpellier, de Nice ou de Lyon, qui ne sont pourtant pas de la même ampleur, possèdent toutes un auditorium ». Une telle salle serait, plus qu’un « outil », un « symbole » bienvenu. Faute d’être parvenu à le créer à Marseille, il se réjouit d’avoir fait du GTP, fort de ses 1 400 places, la salle majeure de à la musique orchestrale. Le Festival de Pâques, créé en collaboration avec Renaud Capuçon, fête cette année sa huitième édition et ne désemplit pas. S’y retrouvent les mélomanes du pays d’Aix, mais aussi leurs voisins marseillais, qui prennent la peine de faire le voyage.

L’État, premier financeur

Pourtant, la musique classique « n’intéresse que peu Marseille et le département ». En témoignent les premiers financeurs de ce volet du GTP : la ville d’Aix-en-Provence, le mécénat, la région, puis l’État. Un bref coup d’œil aux budgets alloués à la musique classique et contemporaine à Marseille confirme un désintérêt du département pour la question, que peu oseront cependant relever – la présidente LR du conseil départemental, Martine Vassal, étant candidate à la succession de Jean-Claude Gaudin à la mairie. Une subvention importante est cependant versée à l’association Marseille Concerts… présidée par Robert Fouchet, soutien officiel de Martine Vassal à la métropole comme à sa candidature municipale. Côté région, le transfert de compétence souhaité par Renaud Muselier dans le domaine fragile de la culture – et dans une collectivité menacée par la montée du Rassemblement national – inquiète.

La Drac demeure ainsi la plus grosse donatrice en subventions de fonctionnement, avec 1,1 million accordé aux ensembles de musique classique et contemporaine marseillais. La ville et le département se talonnent ensuite avec près de 769 000 euros chacun. La région, comme c’est souvent le cas, arrive en dernier avec 592 000 euros.

Les équipements de la ville

Deux domaines de taille échoient à la municipalité. Celui de l’éducation musicale, tout d’abord : le budget du conservatoire à rayonnement régional et des classes classiques de la Cité de la musique est entièrement pris en charge par la ville. Ainsi que celui de l’expression lyrique et chorégraphique : l’Opéra de Marseille est en effet géré en budget annexe par la mairie. Aux 8,8 millions et 2,8 millions alloués aux deux premiers par la ville s’ajoutent timidement 200 000 euros du département, destinés uniquement aux musiques du monde. Les 23 millions consacrés à l’Opéra sont complétés par 1,2 million du département, destiné à l’action culturelle et non au fonctionnement. Sans surprise, les dépenses de la municipalité pour les arts lyrique et chorégraphique sont considérablement au-dessous de celles de Lyon. Ses 53 euros par habitant font pâle figure face aux 69 euros de Lyon ou aux 103 euros de Bordeaux. Là où Lyon rassemble un orchestre symphonique et un orchestre pour le répertoire lyrique, l’Orchestre philharmonique de Marseille joue sur les deux tableaux.

Un opéra non labellisé

Pour Maurice Xiberras, directeur de l’Opéra, « on touche aux limites de la régie municipale ». Et ce, malgré le soutien de la ville, la « carte blanche » pour la programmation, ou encore le remplacement systématique de tous les musiciens partant à la retraite. « Sur cette question, la mairie a toujours joué le jeu. » Qualifié, il y a encore une à deux décennies, de phalange “pagnolesque”, l’orchestre a depuis séduit critique et public. La nomination à sa tête du chef ­Lawrence Foster est pour beaucoup dans cette mue. Les tarifs des spectacles demeurent abordables : ils ne dépassent jamais 80 euros en première catégorie. « C’est une vraie volonté municipale : que l’opéra demeure accessible. » Le programme jeunes, destiné aux moins de 28 ans, propose des billets à 10 ­euros, toutes catégories confondues. Depuis septembre, 5 000 places ont été vendues. De quoi entamer un chantier considérable pour l’Opéra et pour sa succursale de l’Odéon, spécialisé dans l’opérette : faire connaître leur répertoire à un public plus large que le “bel âge”, qui le fréquente bien plus volontiers.

Fusion Ballet de Marseille et Opéra ?

Malgré la qualité de son orchestre, malgré ses coproductions et collaborations de plus en plus nombreuses, notamment avec Nice, Toulon, Avignon, les Chorégies d’Orange ou Aix-en-Provence, un obstacle demeure à la qualification de cet établissement en Opéra national. L’impossibilité pour le plateau, dépourvu de salle de répétition adéquate, d’accueillir un ballet digne de ce nom. « C’est un de mes plus grands regrets, ne pas pouvoir proposer de danse… Une ville telle que Marseille aurait pourtant intérêt à faire vivre la danse qui l’a fait connaître. Celle de Marius Petipa, de Roland Petit. C’était tout de même quelque chose ! » Macha Makeïeff rêve à demi-mot d’une fusion entre l’Opéra et le Ballet national, dirigé par le collectif (La) Horde. Elle correspondrait davantage aux objectifs d’un Opéra national, impliquant au moins deux créations par saison.

Un conservatoire par arrondissement

Marie-Hélène Féraud, conseillère municipale chargée de l’Opéra et de l’Odéon, a rejoint la liste du candidat LR dissident Bruno Gilles. L’auditorium tant souhaité apparaît comme « un beau rêve, mais peu réalisable au vu des budgets actuels ». La priorité demeurant l’orchestre et sa capacité d’adaptation, dont l’élue se félicite : « Lyrique, symphonique, répertoire italien, allemand… il sait tout faire ! » Ses missions de rayonnement départemental, d’action pédagogique et sociale – en Ehpad, dans les hôpitaux, auprès des gens du voyage, en milieu carcéral – font partie de ses plus grandes fiertés. Son ouverture vers d’autres collectivités est une « nécessité ». Mais la qualification de l’Opéra en EPCC lui semble plus envisageable qu’une labellisation nationale. Michèle ­Rubirola, candidate du ­Printemps marseillais, trouve « regrettable et condamnable de percevoir l’Opéra comme une charge et non comme une chance ». Pour la candidate écologiste, dont le mouvement rassemble le PCF, LFI et le PS, « la construction d’un grand auditorium pour la musique classique et contemporaine, respectant un cahier des charges bien précis concernant l’acoustique, est une nécessité absolue ». Faire enfin de l’Opéra de Marseille un Opéra national serait facilité, entre autres, par cet auditorium et par le rayonnement qu’il permettrait à l’orchestre. L’importance des conservatoires de proximité est également un de ses sujets de prédilection : leur union souhaitable avec les plus petites structures aboutirait, selon la candidate, à la présence d’un conservatoire dans chaque arrondissement. « Comme à Paris, comme à Lyon. Nous sommes, après tout, la deuxième ville de France ! » Ces passerelles permettraient notamment d’« assurer la continuité de l’apprentissage, de dynamiser l’équipe pédagogique et de développer une pratique en amateur forte au sein du conservatoire, en parallèle du parcours professionnalisant ».

Jazz et musique contemporaine

Ces questions sont chères au cœur de la candidate : elle consulte volontiers sa fille, la violoncelliste Marine Rodallec, qui a rejoint depuis plusieurs années l’ensemble C Barré. Le Gmem, présent à Marseille depuis 1972 et labellisé “centre national de création musicale” en 1997, s’est associé à C Barré depuis 2013. Michèle Rubirola sait la place qu’occupent à Marseille le jazz et la musique contemporaine. La nomination de Raphaël Imbert à la tête du CRR, notamment, « s’inscrit dans cette belle dynamique pour la création ». Les ensembles de musique contemporaine sont en effet nombreux. Depuis le programme Marseille capitale européenne de 2013, les acteurs culturels, de leur propre aveu, « travaillent plus volontiers ensemble. Nous n’avions pas, ou peu, de politique culturelle. Nous avons essayé de l’inventer, à notre niveau. » Le pôle instrumental contemporain de l’ensemble Télémaque et la salle de Musicatreize programment ainsi une musique contemporaine à petite échelle, mais qui connaît un beau retentissement local et national et permet « une grande liberté ».

Pour Michèle Rubirola, les artistes en résidence au Gmem, mais aussi les ensembles Télémaque et Musicatreize ou le Concerto Soave « mériteraient de développer davantage leurs collaborations, ainsi que les projets d’orchestres à l’école qu’ils ont mis en place. Mais les musiciens doivent avant tout pouvoir se produire dans les conditions qu’ils méritent. Soit rien de moins qu’un auditorium digne de ce nom ! »

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