En outre-mer

Mathilde Blayo 04/02/2020
Martinique, Guadeloupe, La Réunion, Guyane : état des lieux avant les élections municipales.

Martinique : une île de potentiel

La Martinique a été un pôle de référence pour la musique classique dans les Caraïbes.Fabrice di Falco, contre-ténor martiniquais, à l’origine du concours Voix des outre-mer, se souvient de la vie culturelle de sa jeunesse : « La grande scène nationale de l’Atrium à Fort-de-France, créée par Aimée Césaire et reprise par son fils Jean-Paul Césaire, a été un lieu exceptionnel, dans lequel j’ai découvert le chant lyrique et une culture d’orchestre. » Les années 2000 marquent une rupture : les politiques locaux se tournent vers la recherche d’une identité martiniquaise traditionnelle. « Les concerts classiques ont diminué au profit des musiques locales, le zouk, la biguine », explique le chanteur.

 Aujourd’hui, l’île n’a pas de conservatoire, bien qu’un projet soit porté depuis plusieurs années par la collectivité territoriale. En revanche, des écoles de musiques maillent le territoire, et deux d’entre elles viennent d’obtenir un agrément ministériel. « La culture est un enjeu important pour les élus, témoigne Fabrice di Falco. Ils sont favorables à ce que la culture classique soit plus visible sur l’île, mais peut-être en l’adaptant pour permettre aux Martiniquais de se l’approprier. À quand un opéra en créole ? » Le chanteur prépare la création d’une maîtrise à Saint-Pierre et à Fort-de-France, sur fonds privés.

À Fort-de-France, la municipalité de Didier Laguerre veut renforcer le lien social, notamment par la vie culturelle. Un centre culturel a ouvert début janvier dans un quartier de la ville, s’ajoutant aux sept autres structures gérées par la mairie. La candidate d’opposition pour la gauche foyalaise, Nathalie Jos, annonçait dans un meeting vouloir « mettre la culture en haut de ses priorités et redonner du sens à la culture dans la ville ». Reste que la ville capitale rencontre d’importants problèmes financiers, comme d’autres municipalités de l’île, avec un déséquilibre de 36 millions d’euros, une contrainte qui limite les actions municipales.

Guadeloupe : la politique culturelle à la peine

La ville capitale de la Guadeloupe fait face à d’importants problèmes financiers qui limitent les actions municipales. Le budget primitif pour 2019 montre un déséquilibre de 81 millions d’euros, ce qui a valu à l’ancien maire et actuel adjoint à la culture, Jacques Bangou, une procédure de révocation en juillet dernier. Ce dernier témoigne d’une ville « en grande difficulté, avec des travaux de rénovation d’infrastructures indispensables. Pour autant, Pointe-à-Pitre a toujours porté une politique culturelle forte tournée vers les classes populaires. » Mais le centre des arts, qui héberge notamment une grande salle de concert, est en travaux depuis 2009 et la fin du chantier a encore été retardée après la ­faillite de l’entreprise qui en était chargée. En attendant, les formations sont assurées dans des lieux plus petits, dans les agglomérations alentour.

La municipalité tente de contourner les problèmes financiers, en soutenant diverses initiatives, comme l’orchestre Démos, lancé il y a trois ans, et qui sera renouvelé cette année, mais aussi les associations locales. Le Centre des métiers d’art a été créé avec une association « pour alléger le poids porté par la municipalité ». Le dynamisme associatif de la Guadeloupe se concentre sur les arts traditionnels.

« La défense de la culture locale est un élément qui retarde la mise en place d’un projet culturel plus vaste », considère le baryton Jean-Loup Pagésy. Le chanteur guadeloupéen a néanmoins réussi à monter Don Giovanni dans le cadre du programme Carib’Opera, accompagné par la mairie de Pointe-à-Pitre, mais soutenu financièrement par la région. Une expérience qui a prouvé la demande du public pour l’art lyrique : « 98 % du public voyait un opéra pour la première fois et est sorti ravi de La Flûte enchantée », rapporte le chanteur. Malgré les difficultés liées aux infrastructures et aux compétences techniques locales, Jean-Loup Pagésy a prévu la représentation de Don Giovanni pour avril 2020, avec le recrutement de musiciens locaux.

La Réunion : un dynamisme musical métissé

Isolée au milieu de l’océan Indien, l’île de La Réunion bouillonne de projets culturels. Riche d’un métissage exceptionnel, la vie culturelle réunionnaise ne laisse de côté aucune forme d’expression artistique, comme l’a constaté Thierry Boyer à son arrivée à la tête du conservatoire à rayonnement régional. « L’établissement offre une bonne formation classique, d’un niveau équivalent aux CRR de métropole, et propose aussi des cours de musique traditionnelle, comme le maloya ou le sega. » L’île compte un orchestre symphonique professionnel, l’Orchestre de la Région Réunion, ainsi que des orchestres amateurs et quelques ensembles. « Tous ces artistes ont beaucoup d’outils et de partenariats avec les théâtres de l’île, qui ont des jauges importantes, entre 600 et 1 600 places », rapporte Thierry Boyer. De nombreux artistes viennent en tournée dans l’océan Indien, ce qui est l’occasion de classes de maître, comme récemment avec les sœurs Berthollet.

« Pour les politiques locaux, la vie musicale du conservatoire et des artistes de l’île est si riche que ce n’est que du positif, analyse Fabrice di Falco, à l’origine du concours Voix des outre-mer et expert pour le ministère de la Culture sur la vie musicale ultramarine. Il y a néanmoins des critiques et des demandes pour une ouverture du conservatoire vers un public différent, moins élitiste. C’est tout l’enjeu à La Réunion. »

Dans le cadre des municipales à Saint-Denis, tous les candidats affirment vouloir renforcer leur action de proximité et se concentrer sur les besoins sociaux des citadins. Dans ce sens, un orchestre Démos a déjà été mis en place et le conservatoire a également commencé une série autour du Carnaval des animaux pour les scolaires de l’est de l’île, sa partie la plus pauvre. « Nous avons forcément le soutien des politiques pour ce type d’action. Les villes et la région accompagnent aussi nos élèves quand ils partent en métropole, notamment financièrement. » Une continuité territoriale qui semble fonctionner et être gage de qualité. Cette année, c’est le baryton réunionnais Aslam Safla qui a remporté le concours Voix des outre-mer.

Guyane : l’expression des traditions

Une population de 296 000 habitants éclatée sur un territoire de 83 800 kilomètres carrés : c’est le principal défi des politiques culturelles guyanaises. La diversité de la population créole, amérindienne, noir marron, crée une très grande richesse artistique, valorisée par les politiques locaux. « L’accent est mis sur les musiques traditionnelles, car c’est le patrimoine historique de la Guyane, et nous devons le protéger. En revanche, conserver notre musique ne doit pas nous fermer à une autre culture, et c’est là le rôle du conservatoire », affirme la soprano guyanaise Marie-Laure Garnier, qui a dû quitter le territoire pour se professionnaliser.

Le CRD de Guyane, basé à Cayenne, mais qui ne dépend pas de la municipalité, possède aussi une antenne à ­Rémire-Montjoly et accueille 1 200 élèves. « Il y a trente ans, il n’y avait rien. C’est un établissement qui se structure, rapporte Michaëlle Ngo Yamb Ngan, sa directrice. Il nous manque des cours dans certaines disciplines classiques. Mais nous essayons de représenter différentes identités musicales avec des cours de vents, comme des cours de percussions afro-caribéennes. Nous avons encore du travail pour des communautés de Guyane dont on veut faire entrer les arts au conservatoire. » Sept écoles de musique et quelques écoles privées sont aussi dispersées sur le territoire.

« La culture a une grande place dans le jeu politique et les municipalités comptent sur les actions que nous pouvons mener ici et là sur le territoire », explique la directrice. Dans le cadre du plan chorale, qui concerne 900 élèves, les professeurs du CRD forment les enseignants de l’Éducation nationale et animent les ateliers des élèves.

Mais l’offre en musique classique reste faible comparée au jazz ou aux musiques actuelles. « Une question de demande, pour Michaëlle Ngo Yamb Ngan, mais aussi de moyen. Le territoire est loin de la métropole et il n’y a pas forcément les budgets pour faire venir des orchestres ou ensembles. ».

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