Il faut sauver le niveau des conservatoires parisiens

21/02/2020
En presque quarante ans d’existence, nous avons réussi à faire monter le niveau de nos écoles de musique de façon enviable, même comparé à l’Allemagne. Aujourd’hui, les statuts de ces écoles et de leurs enseignants sont tellement flous qu’on nous demande d’en faire baisser le niveau. L’enseignement musical était mauvais, il est devenu trop bon !

C’est Paris qui mène ce projet destructeur. Le DEM doit disparaître pour faire place à des classes prépas. Pourquoi pas, mais où, et avec quels professeurs ? Aujourd’hui, seul le CRR de Paris s’est autoproclamé susceptible de recevoir les meilleurs élèves et les meilleurs étudiants. Au nom de quoi ?
Pourquoi des classes prépas ? Pour que les jeunes musiciens titulaires du bac aient les avantages sociaux des étudiants. Très bien. Mais encore ? Ils auront les mêmes profs – enfin, ceux du CRR, pas ceux des conservatoires municipaux d’arrondissement (CMA), pourtant tout aussi compétents –, mais ils n’auront plus de diplôme, juste une attestation. Pas d’European Credits Transfer System (ECTS), leur attestation ne sera pas validée à l’étranger comme un début de licence… Ils se prépareront, nous dit-on, à l’entrée aux conservatoires nationaux, pôles supérieurs, hautes écoles suisses et allemandes. Mais n’est-ce pas ce qu’ils font en diplôme d’études musicales (DEM) ?
Pour faire baisser le niveau du DEM de Paris (trop fort par rapport aux régions, paraît-il), le premier acte a été de faire baisser l’exigence à l’entrée en cycle spécialisé en septembre dernier. Cela a déjà été tenté et a posé problème à la sortie, le jury ayant gardé le cap de l’exigence. Aujourd’hui, l’intention est de virer ce jury unique et de décentraliser la sortie malgré les problèmes pratiques que cela pose : organiser 17 jurys… Ce qui est visé, c’est la démolition de ce DEM parisien, alors que les classes prépas censées le remplacer sont toujours dans le flou.
L’auteur de ces lignes a publié une tribune en septembre 2016 réclamant une simplification des diplômes et l’intégration dans le système de Bologne, comme l’ensemble de l’enseignement européen. Cela signifie qu’un diplôme obtenu en moyenne à 21 ans, comme le DEM de la Ville de Paris, équivaudrait à une licence. Ensuite les pôles supérieurs et les conservatoires nationaux pourraient délivrer un master, éventuellement un doctorat d’interprétation.
Mes chers collègues, arrêtez, s’il vous plaît, de vous sous-estimer et de penser que vos capacités ne sont qu’un savoir-faire et ne dépendent pas de l’intelligence et de la réflexion ! C’est ce que j’entends trop souvent, en me demandant si je rêve. L’improvisation, l’écriture, la recherche de partitions, la réflexion sur un programme traité comme un bac professionnel ? Mais c’est de musique qui s’agit, de la plus haute expression de l’humain.
Sous-estimer nos diplômes, notre enseignement, notre métier d’interprète conduit à sous-estimer nos carrières : au lieu d’être directement assimilés à un Capes et à une agrégation, nos DE et CA nous mènent péniblement au grade de fonctionnaire B, difficilement A. Il n’y a pas de statut de l’enseignant supérieur en musique. Les plus hauts diplômes sont le DE et le CA, éventuellement le Dumi. Pourquoi les professeurs de CMA, d’écoles de musique, de CRR ne pourraient-ils pas garder des élèves qui sont contraints à les quitter pour aller dans une structure, le CRR de Paris, qui s’arroge tous les avantages : classes prépas, classes à horaires aménagés…
Il s’agit de sortir du flou, collectivement, avec des diplômes que la société dans son entier puisse reconnaître. Nos sigles sont un numéro de cabaret. En passant à des appellations claires : licence, master, doctorat, comme partout, chacun (y compris les employeurs des collectivités territoriales) saura où nous situer.
La naissance du flou : le problème pratique réel, c’est que les collectivités territoriales n’ont pas vocation à délivrer un diplôme universitaire. Seul l’État, donc le ministère de l’Enseignement supérieur, peut jouer ce rôle.
C’est ce qui a été fait à Strasbourg et commence à se faire à Nice, où le DEM est incorporé à une licence de musique. Pourquoi n’exigeons-nous pas que cela se généralise partout en France ?

Françoise Tillard

pianiste et chef de chant, Françoise Tillard est professeur aux conservatoires des 6e et 10e arrondissements parisiens, a publié en 2016, aux éditions La Lettre du Musicien, Musicienne et Citoyenne.

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