En Croatie, la musique au défi de l’Europe

Le dernier pays à avoir intégré l’Union européenne occupe, ce semestre, la présidence tournante du Conseil. L’Europe est devenue un débouché majeur pour les musiciens croates, provoquant un manque d’enseignants dans les écoles de musique de Zagreb.
À Rijeka, dans le nord de l’Adriatique, les notes de Bella ciao ont retenti début février. La célèbre chanson des partisans italiens a marqué le début du programme de la Capitale européenne de la culture 2020. Concerts, expositions, ateliers, rénovations urbaines… durant les prochains mois, la troisième ville de Croatie portera le drapeau de la culture européenne, avec Galway en Irlande, sous le titre de “Rijeka, port des diversités”. La ville s’est toujours distinguée du reste du pays, traditionnellement plus conservateur, par son identité progressiste, ouvrière et multiculturelle ; une identité qu’elle tient à afficher. « Cette cérémonie d’ouverture a ému mon âme de gauchiste », confie avec amusement l’ancien président social-démocrate Ivo Josipovic, qui est également compositeur et professeur de droit.

Mots symboliques

Il est rare de voir en Croatie une cérémonie officielle qui s’éloigne de la rhétorique patriotique dominante, et le 1er février, des mots symboliques étaient projetés sur le port de Rijeka : “paix”, “amour” ou “antifascisme” s’affichaient en grand, au bord de l’eau. La ville – au passé turbulent et longtemps disputée par l’Italie et la Yougoslavie – a même fait le choix d’utiliser, lors de sa soirée d’ouverture, des mots en italien, ­deuxième langue officielle de cette région.La Croatie est le dernier État à avoir rejoint l’UE, en 2013. Elle doit également assumer une responsabilité européenne cette année : la présidence du Conseil, une première pour la jeune république, indépendante depuis 1991. Le gouvernement du premier ministre conservateur Andrej Plenkovic prend cette responsabilité très au sérieux. La Croatie entend utiliser sa position géographique et le processus d’élargissement en cours pour se positionner plus clairement au sein de l’Union. En mai, une conférence consacrée aux Balkans se tiendra à Zagreb, temps fort de la présidence croate.

Attrait européen

« Je ne pense pas que la présidence de l’UE aura un effet significatif sur le secteur de la musique », relativise Ida Szekeres, responsable de l’Académie de musique de Zagreb, un bâtiment moderne au toit multicolore inauguré en 2014 dans le centre-ville de Zagreb. Durant les six prochains mois, des sujets brûlants seront mis sur la table, comme le Brexit, l’adoption du prochain budget pluriannuel de l’UE ou l’adhésion des pays des Balkans occidentaux. Difficile pour la musique de se faire une place parmi ces priorités. En revanche, « certains orchestres et ensembles croates ont été recrutés à l’occasion de cette présidence pour des représentations à l’étranger », poursuit Ida Szekeres.
Une chose est sûre : les pays européens attirent de plus en plus les musiciens croates, depuis l’adhésion du pays à l’UE. « Beaucoup d’étudiants en musique partent dès la fin de leurs études, observe Davor Reba, clarinettiste à la Philharmonie de Zagreb et professeur à l’Académie de musique. Si plusieurs d’entre eux reviennent en Croatie après un master ou un Erasmus, un grand nombre poursuivent leur carrière à l’étranger, ce qui provoque un manque d’enseignants dans notre domaine. »

Salaire de 800 euros en début de carrière

À la question « Peut-on vivre de musique en Croatie ? » le clarinettiste hésite, marque une pause, avant de répondre : « Un professeur de musique gagne environ 800 euros par mois en début de carrière, puis cela augmente avec l’âge. S’il est aussi un bon musicien et s’il se produit le soir ou le week-end, il peut arriver à 1 300 euros. »
Dans un pays où le salaire moyen est de 750 euros par mois, ces perspectives de carrière ne sont pas mauvaises, mais demandent beaucoup de travail et de sacrifices. « La plupart des musiciens croates enseignent au conservatoire pour gagner leur vie et jouent sur scène pendant leur temps libre », explique Davor Reba. L’ancien président Josipovic, qui a longtemps été professeur de musique et qui continue à composer, connaît bien le fléau de l’émigration : « Cela concerne tous les secteurs, pas seulement celui de la musique. C’est dû à une insatisfaction générale et à la situation économique et politique du pays. »
La Croatie voit partir chaque année des dizaines de milliers d’habitants. Selon l’Institut national d’études démographiques, la population du pays est passée de 4,3 millions d’habitants en 2013 à 4,1 millions aujourd’hui. En 2050, le pays ne devrait plus compter que 3,3 millions d’habitants. « Depuis notre entrée dans l’Union, les citoyens ont davantage de liberté de mouvement, je vois ça comme un élément positif », nuance Ivo Josipovic.

Une formation exigeante

Malgré sa petite taille et l’exode qu’elle subit, la Croatie continue de produire des talents musicaux, dans la lignée du célèbre pianiste Ivo Pogorelic. Le monde entier connaît ainsi le duo de violoncellistes 2 Cellos. Des artistes qui doivent leur succès à un apprentissage mettant l’accent sur l’assiduité. « C’est très intense, les élèves viennent plusieurs fois par semaine et c’est en cela que notre système est performant », explique Mislav Defar, directeur de l’école de musique Blagoje Bersa à Zagreb. « Ce système est hautement subventionné par l’État et donc peu coûteux pour les familles. Nos élèves suivent jusqu’à dix-neuf heures de cours par semaine, en plus du cursus scolaire », poursuit-il.
La Croatie compte plus de 70 écoles publiques de musique comme celle-ci : les élèves y sont inscrits dès leur plus jeune âge, au moment où ils commencent l’école maternelle ; ils poursuivent dans un “lycée musical” et, s’ils souhaitent se lancer dans une carrière professionnelle, ils se perfectionnent à l’Académie de musique. « Je vois la différence lorsque j’emmène mes étudiants en Autriche, reprend Mislav Defar, à la tête de l’école depuis sept ans. Mes collègues autrichiens restent bouche bée devant leur niveau. La maîtrise de l’instrument est incomparable. »

Héritage communiste

Ce phénomène, Franjo Stojakovic, professeur de clarinette à l’école Zlatko Balokovic de Zagreb, l’explique par l’histoire de la Croatie : « Notre système est un héritage de la Yougoslavie, où la musique avait une grande importance. » L’instrumentiste, qui joue dans un groupe de jazz manouche, a étudié plusieurs années à l’École normale de musique de Paris, avant de rentrer dans son pays. « On compte moins d’écoles privées ici qu’en France. La pratique d’un instrument est accessible à tout le monde, du fait de l’héritage communiste. Cependant, on constate une baisse d’intérêt pour la musique classique en Croatie. Je le vois aux concerts, notre public est de plus en plus âgé », note Franjo Stojakovic. Un constat que partage Davor Reba, de la Philharmonie de Zagreb : « C’est une situation mondiale, mais certaines villes s’en sortent mieux que d’autres. En Europe, je pense à Vienne ou à Berlin. De notre côté, Zagreb a déjà atteint un niveau presque critique. C’est pour cela que nous développons beaucoup de projets pour impliquer les plus jeunes », ajoute-t-il.

Inégalités géographiques

Pour toucher de nouveaux publics, notamment les 30-40 ans, la Philharmonie de Zagreb joue au cinéma, se produit avec des artistes pop et jazz dans différentes salles de la capitale. La violoniste croate Renata Novoselec a, de son côté, lancé “Violin music 4 all” pour enseigner le violon aux enfants sourds et malentendants, ainsi qu’aux personnes en situation de handicap. Mais « beaucoup reste à faire, commente Davor Reba. Il faudrait une approche davantage pédagogique, inclusive et, bien sûr, un budget plus important, car cela fait dix ans que le budget national de la culture n’a pas augmenté. »
L’inégalité économique se voit même dans la musique : la plupart des orchestres du pays sont concentrés à Zagreb, la capitale ; la côte dalmate demeure plus active que la Slavonie, la région frontalière de la Bosnie, la plus orientale du pays, oubliée et dépeuplée. Quant aux festivals, Zagreb et la côte rassemblent la plupart des événements. Dubrovnik, par exemple, la ville la plus riche du pays sur la côte dalmate, possède son propre orchestre symphonique, qui joue notamment lors de son célèbre festival d’été. D’autres villes n’ont pas cette chance.

L’année européenne de la Croatie ­sera-t-elle l’occasion de changer de cap ? Les musiciens peinent à y croire. Néanmoins, certains changements sont visibles. Après une longue grève générale, les professeurs ont récemment obtenu du gouvernement une hausse de leur coefficient salarial pour une période de trois ans. Une marque de considération des musiciens, enfin !

 

Co-fondatrice du Cevapi Club, un collectif de journalistes installés dans les Balkans, Lætitia Moréni a travaillé pour Le Figaro, Equal Times
Journaliste italien francophone, Giovanni Vale couvre depuis 2014 la région des Balkans et collabore notamment avec le quotidien Il Piccolo et la radio RSI.
Il est le créateur et l’auteur des “Guides des États disparus”.

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