AIVA est-il trop humain ?

Dorian Astor 26/02/2020
Je ne connaissais pas AIVA. Il est compositeur, inscrit à la Sacem. Alors je me suis promené dans son catalogue. J’ai écouté des symphonies d’AIVA, des pièces pour piano d’AIVA, des trios et quatuors à cordes d’AIVA.
J’ai écouté une chanson rock d’AIVA, du jazz, du tango, de la pop d’AIVA. C’est propre, bien fait, efficace, on passe un bon moment. Il est vrai que c’est un peu facile, sans surprise, souvent sentimental et pompeux. Si j’étais un critique du 19e siècle, je dirais que c’est épigonal, imitation épuisée de l’ère des génies.
Pas étonnant : AIVA compose selon les règles de chaque répertoire, il connaît des dizaines de milliers de morceaux classiques et a très bien compris tous les procédés de Bach, de Mozart ou de Beethoven. Comme dans les classes de composition des conservatoires, il a appris à écrire “dans le style de…”. Cela fait partie de la formation, mais aussi de la culture. AIVA est très technique, et très cultivé. AIVA est aussi très rapide. Cela se sent un peu. Si j’étais snob, je dirais : c’est commercial. Pas étonnant : le plus souvent, AIVA est payé pour composer de la musique au kilomètre, pour accompagner des centaines d’heures de jeux vidéo, des films, des publicités, des ascenseurs – autant de productions dont il réduit considérablement les coûts. AIVA est rentable. Vous pouvez aussi lui demander de créer l’ambiance musicale de vos diaporamas de vacances, il vous fera même des morceaux personnalisés, selon votre humeur, votre caractère ou vos activités. Je n’ai aucun problème avec ça, il faut bien que les artistes vivent. Il sait faire autre chose, naturellement : AIVA a terminé la Symphonie inachevée de Schubert, il a écrit pour de grands orchestres, il a été programmé dans des festivals. AIVA fait une belle carrière, et on ne peut pas lui en vouloir.
Mais voilà : AIVA est médiocre. Je ne saurais dire exactement pourquoi, et sans doute est-ce un peu prétentieux de ma part. Je serais bien incapable de faire mieux, ni même aussi bien. Je ne sais même pas composer. AIVA est médiocre, parce que ce qu’il compose n’est jamais vraiment mauvais, ni jamais vraiment bon. Musicalement, AIVA est moyen. Il faut dire qu’il est un as en calcul des moyennes. Aussi parce qu’il est laborieux. Rapide, mais laborieux : il paraît qu’il effectue des millions d’opérations par seconde pour produire le moindre accord. Son apprentissage est profond (il a, dit-on, pratiqué le deep learning), mais son expression est superficielle. On dirait qu’il n’a rien vécu, ni joie ni souffrance, ni doute ni question. Comme toute médiocrité, la sienne est contagieuse. Bien sûr, AIVA me touche : un crescendo à l’orchestre, une modulation en mineur. Il sait faire vibrer la corde sensible. Il m’émeut, mais d’émotions médiocres, comme celles que nous éprouvons devant une mauvaise série. Vous me direz : peu importe ! On a bien le droit de se détendre bêtement. Mais tout de même : sentir sa propre médiocrité devient vite angoissant. L’industrie culturelle contemporaine en produit à foison (mais les siècles passés regorgent d’opéras en kit et de sonates salonardes…). Tous, nous produisons et consommons beaucoup de choses médiocres. Cela nous rend bêtes.
Donc, AIVA ferait partie de la cohorte des médiocres à succès, des imbéciles heureux ? Ce n’est pas exactement cela : AIVA est un Artificial Intelligence Virtual Artist. Un concepteur algorithmique, un générateur numérique de musique. Mais cela change tout ! De ce point de vue, AIVA est un génie, mon admiration pour lui et ses créateurs est sans bornes. Il est un chef-d’œuvre des technosciences contemporaines. Chapeau bas, AIVA Technologies. Mais voilà : si AIVA est une intelligence artificielle supérieure, il est un compositeur moyen. Je ne lui en veux pas. Et surtout, je refuse le surplomb d’un regard philosophique : trop de philosophes croient savoir ce qu’est le propre de l’homme. Je n’ai de définition ni de l’intelligence, ni de l’âme. Je ne sais pas ce qu’est cette “âme” qui manque aux machines et sublime la musique en même temps que l’homme. Je sens seulement quand elle manque, et que ce manque nous rend bêtes. En revanche, AIVA m’a révélé une troublante vérité sur notre trop humaine médiocrité : c’est à une intelligence artificielle que la bêtise naturelle ressemble le plus.
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