Quand l’intelligence artificielle termine la 10e symphonie de Beethoven

Romain David 26/02/2020
À l’occasion du 250e anniversaire de la naissance de Beethoven, une équipe internationale de chercheurs a mis au point une intelligence artificielle capable de compléter la dernière symphonie, laissée à l’état de minces ébauches et de notes d’intention. Toutefois, sans l’intervention de l’homme, la machine ne pourrait pas aller jusqu’au bout du projet. L’Orchestre de Bonn va la donner en concert en avril.

«Beethoven n’en a laissé que quelques petites esquisses. » C’est par ces mots que Christine Siegert, responsable du fonds d’archives de la maison de Beethoven à Bonn, qualifie un ensemble de notes manuscrites, retrouvées après la mort du compositeur, et qui indiquent que l’auteur de “L’Ode à la joie” envisageait l’écriture d’une nouvelle symphonie, la 10e.

 

Il y a quelques mois, cette historienne de la musique a été conviée à un atelier de travail au sujet de cet hypothétique opus, parfois référencé sous le matricule “Bia.838”. À la clé, un projet d’envergure piloté par Deutsche Telekom pour le 250e anniversaire du compositeur : utiliser l’intelligence artificielle pour compléter les esquisses qu’il a laissées et obtenir une version jouable de la 10e symphonie. Le résultat doit être présenté au public le 28 avril, par l’orchestre Beethoven de Bonn.

Une symphonie fantôme

Ce type d’expérience a déjà été tenté avec d’autres chefs-d’œuvre. Il y a un an, un logiciel produit par la marque de smartphones Huawei accouchait des deux mouvements manquants de la Symphonie inachevée de Schubert.

En septembre dernier, une version de la 10e Symphonie de Mahler, également complétée par des algorithmes, était présentée au festival Ars Electronica de Linz. Dans les deux cas, à en croire les critiques, le résultat n’égalait pas les parties de la main des compositeurs. Avec Beethoven, le défi s’annonce encore plus ardu, car nous sommes loin des deux mouvements entièrement composés par Schubert ou du plan de bataille dressé par Mahler. Des « quelques petites esquisses » de Beethoven, le fonds d’archive de Bonn n’en possède que six. Six pages jaunies par le temps où l’écriture énergique du maître court sur une cinquantaine de mesures. Ses idées pour une nouvelle symphonie – il y est question d’un chœur – y côtoient de brefs extraits de la Sonate “Hammerklavier” et d’une marche. Datés de 1817-1818, ces feuillets tendent à prouver qu’il réfléchissait déjà à une nouvelle symphonie, alors que la neuvième était encore à l’état d’ébauche. Une dizaine de pages dorment également à la Staatsbibliothek de Berlin, et d’autres à la Gesellschaft der Musikfreunde à Vienne, précise Christine Siegert. Dans les années 1980, le musicologue Barry Cooper – qui a lui-même tenté de compléter l’œuvre – assure avoir identifié, après cinq années passées à éplucher les carnets du compositeur, quelque 200 mesures exploitables pour cette symphonie. Bref, trois fois rien, si l’on ose une comparaison avec les 2 600 mesures qui bâtissent la 9e. Mais un rien qui, parce qu’il est de la main de Beethoven, suffit à agiter le fantasme d’un monde oublié.

« Comprendre le style de Beethoven »

« Nous ne prétendons pas faire mieux que ceux qui ont déjà essayé de compléter cette symphonie. Mais nous voulons utiliser la machine pour construire une option vraisemblable. » Matthias ­Röder, le directeur de l’Institut Karajan de Salz­bourg, pilote le projet de Deutsche Telekom. Pour lui, il s’agit moins de combler une partition trouée que d’offrir un développement possible à une idée dont les contours ont à peine été tracés par le maître. « Notre approche est vraiment scientifique, explique-t-il. Les esquisses laissées par Beethoven nous permettent de compléter deux mouvements. Tout ce qui irait au-delà nous obligerait à de trop nombreuses spéculations. » Le musicologue Barry Cooper ne s’était guère aventuré plus loin, malgré les traces d’un scherzo. Même complétée, la 10e Symphonie restera donc inachevée. Plusieurs experts, spécialistes de l’intelligence arti­ficielle, mais aussi musicologues et ­musiciens, ont été consultés pour mener à bien ce projet. Parmi eux, Robert Levin, connu pour ses reconstitutions des parties manquantes d’œuvres de Mozart, dont le Requiem. Ou encore, Ahmed Elgammal, l’un des spécialistes mondiaux de la création d’intelligence artificielle, qui s’est chargé d’élaborer « un système capable de comprendre le style de Beethoven », selon la formule de Deutsche Telekom. Cette technologie reprend le modèle des algorithmes de traitement de la parole, tels que ceux utilisés, par exemple, par les logiciels de reconnaissance vocale et qui, à partir de modèles de langage, sont capables de fournir la suite de mots la plus probable pour compléter un énoncé lacunaire. Dans le cas présent, c’est le corpus beethovénien qui est venu nourrir la machine. La musique y est analysée comme un système de parole à part entière, avec ses développements, ses jeux de questions-­réponses. « L’ordinateur travaille de la même manière qu’un étudiant », s’enthousiasme Matthias Röder. C’est-à-dire qu’il potasse pour s’imprégner d’une notion, la vitesse de calcul en plus : « Ce qui est incroyable, c’est la rapidité avec laquelle il s’approprie le style du compositeur, alors que le même processus d’assimilation prendrait beaucoup plus de temps à un humain. »

Note après note

Puis, à partir des mesures tracées par Beethoven pour sa symphonie, les algorithmes ainsi conditionnés peuvent poursuivre le processus de composition en proposant plusieurs hypothèses pour compléter la partition, à chaque fois sous la forme d’une petite poignée de notes. En clair, la machine élabore des pistes possibles en partant de ce que le compositeur a laissé. Et, là encore, comme un étudiant, elle est notée sur le travail rendu. « Nous avons la possibilité de lui indiquer que telle proposition était plutôt bonne, telle autre moins bonne. Elle prend en compte ces remarques pour s’améliorer et produire des résultats plus pertinents », indique Matthias Röder, qui poursuit la comparaison avec un cerveau humain. « Regardez les partitions de Beethoven, de Bach, de Mozart… Elles ont été retravaillées jusqu’à leur point d’achèvement. N’importe quel compositeur vous dira qu’il est très rare de s’asseoir à sa table de travail et d’écrire une pièce de musique d’un seul jet, sans une seule correction ou sans version alternative. »
L’équipe valide l’hypothèse qui lui semble la plus convaincante et la rentre à nouveau dans l’ordinateur. Les algorithmes poursuivent le travail de composition en s’appuyant sur ces dernières données, et ainsi de suite. « Le système a commencé par produire un matériau qui n’était pas très convaincant, mais au fur et à mesure que nous l’avons nourri d’informations, il a créé une musique de plus en plus intéressante. À présent, chaque jour nous avons des surprises. » Ces ­allers-retours incessants entre l’ordinateur et l’équipe esquissent une véritable collaboration entre l’homme et la machine, et mettent à mal le fantasme de l’ordinateur tout-puissant. Finalement, sans l’intervention de l’homme, l’intelligence artificielle serait incapable de produire une partition qui pastiche Beethoven.

Un outil à la disposition des compositeurs ?

Si les algorithmes ne percent pas tous les mystères qui entourent cet opus, le compositeur, près de deux siècles après sa mort, leur offre un formidable terrain de jeu. Pour des géants de la télécommunication comme Huawei et Deutsche Telekom – qui se servent de l’intelligence artificielle pour collecter des données, avec toutes les inquiétudes que soulèvent ces pratiques quant au respect de la vie privée –, investir le champ de l’art, ressusciter des œuvres dans une forme de mécénat 2.0, est une manière de mythifier ce type de technologie auprès du public. « Ça les rend amusantes et sexy, relève François-Bernard Huyghes, spécialiste de cyberstratégie à l’Institut des relations internationales et stratégiques. Surtout, cela devra nécessairement se rentabiliser, donner lieu à un produit intellectuel qui pourra se vendre. Ce type de projet garde toujours en ligne de mire une application mercantile. »
Selon l’universitaire, surfer sur l’année Beethoven est « presque déjà un argument publicitaire ». D’ailleurs, lorsque l’on demande à Matthias Röder si son équipe pourrait continuer à utiliser l’intelligence artificielle pour compléter d’autres pièces inachevées, il anticipe plutôt une utilité professionnelle : « Cette technologie n’est pas seulement élaborée pour compléter une symphonie de Beethoven. Elle peut intervenir dans le processus créatif de n’importe quel compositeur. Et je suis certain qu’elle sera régulièrement utilisée à l’avenir pour les épauler. Imaginez à quelle vitesse il est possible de travailler avec un tel assistant ! »

Enjeux esthétiques

De la même manière que l’écrivain est passé de la plume au traitement de texte, ou encore que la camera obscura a permis aux peintres de la Renaissance de fixer leurs compositions avec une plus grande précision, l’intelligence artificielle doit être envisagée selon le patron de l’Institut Karajan comme un outil et non comme une fin : « Trouver l’inspiration, se lancer des défis, devenir plus créatif… voilà ce que la technologie doit nous apporter. » Mais pour François-­Bernard Huy­ghes, un outil aussi performant que celui-là interroge nécessairement la valeur artistique de ce qu’il a contribué à créer. « On en arrive à des choses indiscernables pour le public, qui est incapable de savoir si ce qu’il écoute est l’expression d’un artiste ou a été produit par des codes qui, mécaniquement, reproduisent des techniques de Beethoven sans jamais s’interroger sur le sens du beau. »
S’il n’est pas question d’intégrer l’œuvre qui retentira le 28 avril au catalogue du compositeur, quel statut, néanmoins, lui accorder ? Une simple expérience scientifique, une véritable œuvre d’art, les deux à la fois ? Matthias Röder ne doute pas que le résultat divise, moins pour sa qualité que pour la manière dont il a été obtenu. « Pouvons-nous accepter l’idée de prendre du plaisir à écouter une œuvre en partie produite par une machine, ou y sommes-nous complètement réticents ? À chacun sa réponse. »

Après être passé par le service politique du Figaro, Romain David est rédacteur à Europe 1. Passionné par la musique classique, il a mené des travaux universitaires dans ce domaine, notamment sur l’œuvre de Richard Wagner.

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